ABRÉGÉ DE L’HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE EUROPÉNNE
INTRODUCTION
Toutes les langues de l’Europe possèdent une
littérature. Orale, d’abord : chansons, contes, proverbes. Ecrite ensuite,
plus ou moins tard : poèmes, récits, discours de toute espèce.
Une littérature
« européenne » apparaît à partir du moment où des œuvres marquantes,
par traduction ou adaptation, rencontrent des lecteurs en-dehors de leur aire
linguistique d’origine. On assiste en même temps à la transmission de motifs
narratifs ou d’innovations formelles. Pour présenter cette littérature, il ne
suffit pas de juxtaposer des chapitres consacrés chacun à une littérature
nationale.
L’histoire de la littérature
européenne se déroule, à peu près, entre l’an 800 et l’époque moderne. Au XXe
siècle, la littérature européenne s’intègre dans un ensemble plus grand, qui
est la littérature mondiale, la « Weltliteratur »
dont rêvait Goethe.
En 800,
l’Europe dont il est question se limite à l’empire de Charlemagne, c’est-à-dire
à ce qui reste de l’Empire romain d’Occident, après que les Arabes ont conquis
le sud de la Méditerranée et une grande partie de l’Espagne.
Dans cet
empire, empire éphémère, la langue de
culture et de communication est le latin. Les langues parlées par les peuples
sont assez variées : langues romanes, germaniques, celtiques, slaves.
Toutes ces langues ont développé une littérature orale. A partir du IXe
siècle, nombre de textes oraux ont été notés par écrit et de nouveaux textes
sont apparus. Ils prennent place dans la culture à côté des classiques latins.
LES CLASSIQUES LATINS
Tout au long du Moyen Âge, et encore
longtemps après, le latin est une langue vivante. On l’utilise dans les
sciences, dans la diplomatie et, naturellement, dans le monde religieux.
Quiconque a reçu une instruction parle, lit, écrit le latin.
Depuis le IVe siècle, l’Empire romain
est dominé par le christianisme. Le christianisme triomphant a fait fermer les
temples, interdit les oracles, mis fin aux mystères. Mais il ne s’en est pas
pris à la culture « païenne » et à sa littérature. Les clercs ont
continué à lire les grands auteurs, et particulièrement Virgile.
Virgile (mort en 19 avant J.-C.) a
laissé une épopée, l’Énéide, qui raconte comment, après la chute de
Troie, le héros Enée vient en Italie où l’un de ses descendants fondera la
ville de Rome. Nous avons aussi de lui dix idylles ou églogues (appelées le
plus souvent « Bucoliques »). Les Bucoliques mettent en scène
des bergers amoureux et musiciens. C’est un genre qui sera longtemps cultivé
dans les langues modernes jusqu’à une époque récente. Dans l’une de ces
idylles, la quatrième, Virgile célèbre la naissance d’un enfant merveilleux qui
va ramener l’âge d’or sur terre. De nombreux commentateurs, au Moyen Âge, ont
pensé qu’il parlait du Christ. Pour cette raison, il fait presque figure de
prophète.
Les clercs ont aussi beaucoup lu
Ovide (mort en 18 après J.-C.) et particulièrement son grand poème Les
Métamorphoses qui groupe des anecdotes légendaires (histoires de Narcisse,
de Daphné, de Phaéton etc.) et aboutit en fait à donner un panorama presque
complet de la mythologie gréco-romaine. Les mythes sont considérées comme des
fables, c’est-à-dire comme des anecdotes absurdes, mais dont la morale peut
être prise au sérieux : si la fable du loup et de l’agneau conduit à
partir d’un récit invraisemblable (les animaux ne parlent pas) à une conclusion
désolante, mais incontestable (« La raison du plus fort est toujours la
meilleure »), la « fable » de Phaéton, qui raconte comment le
fils du dieu Soleil a été incapable de diriger le char volant de son père et a
failli mettre le feu à l’univers,
apprend aux hommes à ne pas se croire plus forts qu’ils ne sont.
Il faut mentionner également Horace
(mort en 8 avant J.-C.) qui a laissé des modèles de strophes lyriques,
empruntés aux poètes grecs, mais aussi des exemples du « sermo », c’est-à-dire du poème écrit en vers
d’un seul type, poème qui donne la parole au poète lui-même (satires ;
lettres, appelées « épîtres »). L’Épître aux Pisons, ou Art
poétique, est un texte didactique qui formule les règles que doit respecter
quiconque se veut poète. Ce texte a été lu, étudié, commenté dans les écoles
jusqu’à une époque récente.
Auteur de comédies, Térence est
précieux parce qu’il donne, dans ses dialogues, des modèles de ce que peut être
le latin de la conversation. Or le latin, pour les clercs, est une langue
parlée.
Deux textes latins de l’Antiquité
tardive ont été constamment recopiés tout au long du Moyen Âge : les Confessions
de saint Augustin et la Consolation de la philosophie, de Boèce. La Consolation
a été traduite en anglais (par le roi Alfred, mort en 899) et en allemand
(par le moine Notker l’Allemand, mort en 1022).
L’HERITAGE BIBLIQUE ET LA LITTERATURE
DES CLERCS
Le latin est aussi la langue dans
laquelle on lit la Bible. Au Moyen Âge, les textes originaux, rédigés en hébreu
ou en grec, ne sont plus intelligibles pour personne, ou presque. La traduction
de Jérôme de Stridon (saint Jérôme, mort en 420) s’est imposée. On en parle en
disant « la Vulgate ».
Les chrétiens appellent « Ancien
Testament » ce qu’ils ont reçu de la tradition hébraïque : des récits
historiques (création du monde, histoire du peuple juif), des poèmes (psaumes,
prophéties), des textes dits « sapientiaux » (proverbes et livres de
réflexion). Le « Nouveau Testament », propre au christianisme,
comprend les Evangiles (récits de la vie du Christ), des « épîtres »
(lettres) rédigées par les premiers apôtres et l’Apocalypse, tableau de la fin
du monde.
D’une manière générale, les liturgies
utilisent largement la Bible, dont des pages entières sont lues ou chantées de
manière régulière dans les églises et les monastères. Tous les fidèles ont
l’occasion d’entendre, en particulier, les psaumes, dont le titre, au prix de
transferts métaphoriques, est parfois resté sous sa forme latine dans les
langues modernes. C’est par exemple le
cas pour le mot « miserere », incipit du psaume 50, qui est
enregistré dans plusieurs dictionnaires récents, avec des sens divers. Le mot
signifie d’abord : « aie pitié ».
Miserere mei,
Deus, secundum magnam misericordiam
tuam.
Et secundum multitudinem
miserationum tuarum, dele iniquitatem meam.
Aie pitié de moi, mon Dieu, selon ta
grande miséricorde.
Et selon la multitude de tes bontés,
efface mon iniquité.[1]
Nombre de proverbes bibliques sont
encore aujourd’hui fréquemment cités, par exemple : « Vanité des
vanités, et tout est vanité » (Vanitas vanitatum et omnia vanitas) ou « Rien de nouveau sous le soleil »
(Nihil novi sub sole).
Horace a exercé une influence visible
sur la littérature latine du Moyen Âge. Les schémas strophiques ont été repris
divers poètes. La strophe saphique, par exemple, apparaît, dans l’hymne à Saint
Jean-Baptiste de Paul Diacre (mort en 799).
Ut
queant laxis resonare fibris
Mira
tuorum famuli
gestorum
Solve polluti labia reatum
Sancte Ioannes.[2]
d’où viennent, dans les pays de
langue romane, les noms des notes de musique.
Ce poème fait apparaître un phénomène
complètement ignoré des poètes antiques : la rime. La rime s’impose très
rapidement dans toutes les langues d’Europe occidentale. Il a été remarqué que
la rime est présente dans la poésie arabe pré-islamique. Les Arabes ayant
occupé presque toute l’Espagne à partir de 711, il n’est pas invraisemblable
que des poètes de langue romane y aient alors appris ce procédé nouveau pour
eux. L’histoire de ce transfert n’est pas facile à établir dans le détail.
Rimés ou non, les poèmes latins
obéissent le plus souvent à une métrique relativement libre. Encore aujourd’hui
bien connu, le Dies irae[3],
composé au XIIe siècle, offre un bon exemple:
Dies
iræ, dies illa
Solvet sæclum in favílla,
Teste David cum Sibýlla.[4]
La poésie latine ne se limite pas au
domaine liturgique. Il peut suffire d’évoquer le recueil de chansons, connu
sous le nom Carmina Burana, où ont été compilés, au XIIIe siècle, des textes de tout genre: poèmes
d’amour, poèmes satiriques, chansons à boire, poèmes didactiques brefs, etc. Il
semble que le recueil ait intéressé particulièrement les étudiants voyageurs,
qui passaient d’une université à une autre. [5]
La prose latine est très largement
représentée au Moyen Âge : ouvrages documentaires (les Étymologies
d’Isidore de Séville, mort en 636 ; le traité De Universo, de Raban Maur, mort en
856 ; Speculum de Vincent de Beauvais, mort en 1264) ; traités
philosophiques et ouvrages de théologie (le Livre des sentences de
Pierre Lombard, mort en 1160 ; la
Somme théologique de Thomas d’Aquin, mort en 1274).
A ces quelques exemples, il faudrait
joindre des ouvrages pédagogiques, qui datent de la fin de l’Antiquité, et ont
été lus tout au long du Moyen Âge : les Distiques de Caton ; Les Noces de Philologie et de Mercure (De
Nuptiis Philologiae et Mercurii) , de Martianus Capella.
Les historiens sont très nombreux,
depuis Grégoire de Tours (mort en 594) et son Histoire des Francs, Eginhard
(mort en 840) et sa Vie de Charlemagne, jusqu’à La Chronique de Nuremberg de Hartmann Schedel (mort en 1514).[6]
Peut-être faudrait-il évoquer les
nombreuses vies de saints dont beaucoup ont été compilées par Jacques de
Voragine dans sa Légende dorée, composée entre 1261 et 1266.
Tous ces auteurs ont été imprimés dès
le XVe siècle ou dans les premières années du XVIe .
CHANSONS DE
GESTE
Si l’on en
croit Eginhard, auteur de la Vie de Charlemagne, l’empereur avait fait recueillir et mettre
par écrit les poèmes épiques des Germains, « chants barbares et fort
anciens » (barbara et antiquissima
carmina ). Cette collection a été détruite. Mais le simple fait montre que
la tradition épique, sous forme orale, existait en allemand. Elle existait
aussi dans d’autres langues germaniques : anglais, norvégien, islandais,
et dans les langues celtiques.
Un certain
nombre de textes ont été mis par écrit dans les siècles suivants, longtemps
oubliés, puis redécouverts aux XVIIIe et XIXe siècles ; ils ont alors été lus et
étudiés dans tous les pays d’Europe. Il ne faut pas se faire d’illusions :
au Moyen Âge, ils n’ont été connus que dans leur aire linguistique
propre ; ils ne semblent pas avoir bénéficié de traductions ou
d’adaptations dans l’une des langues latines.
Au contraire
les épopées composées en langue romane ont été très vite répandues dans toute
l’Europe occidentale.
Entre les
épopées traditionnelles des peuples de langue germanique ou celtique et les
poèmes qui apparaissent à partir de l’an mille, la continuité est visible. On
perçoit toujours la prédominance d’un style oral : comme l’Iliade, ces
textes sont destinés à être récités devant un auditoire.
Nous avons
conservé une bonne centaine de chansons de geste, en français ou en occitan, mises par écrit au
cours des XIe et XIIe siècles. Certaines d’entre elles
sont donc contemporaines du roman, qui
apparaît vers le milieu du XIIe siècle. La différence entre les deux
genres tient d’abord à une question de technique : le roman propose une
narration continue, alors que la chanson fait apparaître des blancs entre des
strophes de construction libre, les « laisses ». Le roman est en vers
brefs (huit syllabes), avec des rimes plates ; la phrase ne correspond pas
nécessairement au distique. Dans la chanson, chacune des laisses, qui
comprennent un nombre indéterminé de vers (vers de dix syllabes), correspond à
une unité sémantique, et tous les vers d’une laisse se terminent par la même
assonance : c’est la même voyelle qui revient, éventuellement suivie de
consonnes différentes.[7]
De toutes les
chansons de geste la Chanson de Roland est incontestablement la plus
célèbre. Elle raconte, non sans l’embellir largement, un événement
historique dont Eginhard a dit un mot
dans sa Vie de Charlemagne. Dans une bataille contre les Basques
périrent plusieurs guerriers dont « Roland, préfet de la marche de
Bretagne » (Hruodlandus Brittannici
limitis praefectus). Dans
la Chanson, Roland est devenu le neveu de Charlemagne, les Basques ont
été transformés en Sarrasins et on assiste à une revanche éclatante de
Charlemagne sur ces « païens ».[8]
L’histoire de
Roland a donné très tôt donné lieu à
récits divers : le Cantar de Roncesvalles, composé en occitan vers 1230 ; le Rolandslied du curé Konrad, écrit, en allemand, vers
1170. Des textes italiens plus tardifs transforment la figure de Roland :
ils en font chevalier errant, et fou d’amour : le Roland amoureux (Orlando
innamorato) de Matteo Boiardo, imprimé en 1495,
suivi du Roland furieux (Orlando furioso) de l’Arioste, imprimé
en 1516. Ces poèmes , largement diffusés dans toute l’Europe, consacrent le nom, qui ne sera jamais oublié.
Mais la Chanson elle-même est ignorée jusqu’au moment où, en 1837, le
manuscrit est retrouvé et publié.
Rodrigo de
Bivar, dit le Cid, connaît un sort analogue, à ceci près que, pendant le Moyen
Âge, sa célébrité ne sort guère d’Espagne. C’est, comme Roland, un personnage
historique. Un long poème lui a été consacré, qui a été mis par écrit vers
1200. On estime que dérivent de ce Poema del Cid
(appelé aussi Cantar de Mio
Cid) les romances qui se sont répandus à partir du XIVe siècle
et ont été imprimés dès le début du XVIe.[9]
C’est à
partir du XVIe siècle que la littérature espagnole a été largement
diffusée en Europe. En adaptant la tragédie de Guillén
de Castro Las
Mocedades del Cid (Les Enfances du Cid)
parue en 1631, Pierre Corneille s’est inscrit dans une longue tradition qu’il a
beaucoup contribué à infléchir : l’histoire est concentrée sur la promesse
d’un mariage entre Rodrigue et Chimène, alors que le Poema del Cid,
qui suit le héros jusqu’à sa mort, commence le récit bien après que ce mariage
ait été célébré.
Malheureusement,
nombre d’épopées germaniques ont été perdues. Dans les fragments qui sont
parvenus jusqu’à nous, il a été possible d’identifier des noms de personnages
historiques connus. Les allusions semblent claires à la période dite « des
Grandes Invasions » (du IVe au VIe siècle). Le
célèbre Dietrich de Bern est sans doute Théodoric le Grand, roi des Ostrogoths,
mort en 526, qui régna à Ravenne. Un autre roi Ostrogoth, Ermanaric, est
souvent cité en relation avec Dietrich ; il appartient pourtant à une
autre époque : il est mort en 375, et n’a jamais quitté l’Est de l’Europe
où il régnait. Le nom d’Ermanaric est cité dans un texte anglais, le poème de Beowulf.[10]
Dietrich apparaît dans le Chant de Hildebrand,[11]
un des rares fragments de la poésie épique allemande qui ait survécu.
D’une manière
générale, la tradition a tendu à comprimer la chronologie, à confondre les
époques, à créer des généalogies fantaisistes. Elle inspire, après l’an mille,
des poèmes où la vérité historique est singulièrement malmenée. C’est le cas,
en particulier, de la Chanson des Nibelungen, composée au XIIe
siècle, où apparaissent aussi bien Attila, roi des Huns, personnage réel qui a
laissé un vif souvenir, que Siegfrid, bien connu par l’Edda [12]
islandaise, ou par la Saga des Völsungs[13],
mais dont on n’est pas sûr qu’il ait existé en dehors de la tradition
légendaire.
Au-delà d’une
réalité historique singulièrement déformée, on devine la présence de très
anciens mythes. Il faut ici entendre le mot « mythe » dans un sens
très étroit, comme récit situé dans un autre temps, dans un temps des origines.
Il y aurait entre la légende de Siegfrid et l’histoire d’Attila la même
distance qu’entre le mythe de Prométhée et le récit des exploits d’Alexandre.
Beowulf présente une situation analogue. Le
poème oppose le héros à des êtres maléfiques dont les pouvoirs semblent
surnaturels ; le merveilleux dépasse ici l’épique : l’adversaire
semble appartenir à un autre monde, au monde des démons. Le dernier exploit de
Beowulf est de mettre fin à la vie d’un dragon. Siegfried, lui aussi, affronte
et tue un dragon ; baigné dans le sang du monstre, il devient
invulnérable. Dans Beowulf, on compare le héros à un certain Sigemund, qui a également tué un dragon. Le nom se retrouve
en allemand, sous la forme Siegmund. La Saga des Völsungs
en fait le père de Siegfrid. Elle parle aussi de la fille de Siegfried qui sera
sauvagement tuée par Ermanaric, à qui on l’avait mariée de force. S’agit-il du
personnage connu par l’histoire ? On dirait que les poètes utilisent à
leur gré un stock de noms propres venus de divers horizons. Mais il suffirait
de penser qu’il existe plusieurs traditions, éventuellement contradictoires.
Certaines des
versions que nous pouvons lire ont été plus ou moins légèrement christianisées.
Les dieux païens n’y apparaissent pas. Dans la Chanson des Nibelungen,
texte il est vrai assez tardif, la capitale des Burgondes possède une
cathédrale
Six siècles
plus tard, dans les quatre drames musicaux qui forment L’Anneau du Nibelung,
Richard Wagner (1813-1883) a construit une narration claire ; il a évité
la confusion qui règne sur la tradition. Mais à cette tradition il a emprunté
les éléments les plus anciens : le personnage le plus important dans ces
quatre drames successifs est incontestablement le dieu Wotan.
Le succès de
Wagner n’a pas cessé. La musique a sans doute contribué, autant que les
importantes recherches érudites, à faire connaître l’ancienne mythologie
germanique.
La très riche
littérature rédigée en gaélique d’Irlande n’a été connue de toute l’Europe qu’à
l’époque romantique, dans des conditions assez étranges. Les adaptations des
poèmes d’Ossian que le poète écossais James Macpherson a données en anglais ont
d’emblée passé pour des faux. Leur succès, qui a donné lieu à nombres de
traductions (en français, en allemand, en russe…), n’a pas duré très longtemps.
Les textes de
la tradition galloise ont été publiés, eux aussi, au XIXe siècle.
Mais si le Mabinogion, recueil de mythes
anciens, n’est sorti de l’ombre qu’à cette époque, trois contes ont été connus
dans toute l’Europe dès la fin du XIIe siècle, par les versions
qu’en a données Chrétien de Troyes dans trois romans intitulés : Erec,
Ivain et Perceval. C’est aussi du pays
de Galles que provient l’histoire de Tristan et Iseut.
LA VOIX DES TROUBADOURS
Né en 1071 et mort en 1126, Guilhem
ou Guillaume, comte de Poitiers et duc d’Aquitaine, est le premier poète dont
les chansons ont été notées par écrit et sont parvenues jusqu’à nous. On le
considère comme le plus ancien des troubadours.
Nombreux sont ses successeurs dont le
nom, les mélodies et la poétique se répandent dans toute l’Europe. Le mot
français « trouvère » est un calque du mot occitan « trobador »; le mot
allemand « minnesinger », littéralement « chanteur de
l’amour », fait clairement allusion à un trait essentiel de la poésie des
troubadours.
Ce trait est essentiel, mais il
serait erroné de le donner comme unique. Ce serait oublier qu’il existe des
sirventès, ou satires, genre largement cultivé par différents poètes, par ceux
ont plaisir à critiquer leurs confrères, et aussi par ceux qui, comme Bertrand
de Born, appellent à la haine et à la guerre. Il faut garder en mémoire les
« lais » politiques de Walter von der Vogelweide.
Il faut aussi penser aux chansons de croisade, composées en langue d’oïl ou en
allemand, comme en langue d’oc. (La première des huit croisades a eu lieu en
1099, la dernière, en 1270. L’époque des croisades est aussi celle des
troubadours. Coïncidence. La chanson à thème religieux n’est pas exclue, comme
on le voit chez Folquet de Marseille.
Quel que soit le domaine abordé, la
poésie est étroitement liée à la musique. Les poèmes se composent de strophes
toutes chantées sur une même mélodie.
Un schéma parmi d’autres, un schéma simple, suppose
qu’une première formule mélodique soit répétée ; les paroles diffèrent. La
suite suppose une formule mélodique nouvelle. Le schéma peut se noter :
AA’B. Une strophe de Bernard de Ventadour donne un bon exemple :
Era.m cosselhatz, senhor,
vos c’avetz saber e sen:
una domna.m det s’amor,
c’ai amada lonjamen;
mas eras sai de vertat
qu’ilh a autr’ amic privat,
ni anc de nul companho
companha
tan greus no.m fo.[14]
Les troubadours ont fait preuve d’une
formidable inventivité formelle dans la compositions des schémas strophiques et
la répartition des rimes. On a recensé plusieurs centaines de schémas de
strophe différents. Plusieurs, notamment Arnaut Daniel, ont pratiqué une poésie
savante, recherché les mots rares, les rimes surprenantes, les formules
d’apparence obscure.
On retrouvera les mêmes
caractéristiques dans la poésie des trouvères et celle des minnesinger.
Le thème amoureux est généralement
dominant. Il a donné lieu, sur le moment même, à théorisation. En latin. Le
modèle de la cour seigneuriale est souvent présent : l’objet d’amour doit
être respecté, admiré, comme est la dame du château. Aussi parle-t-on d’amour
« courtois ».
La réalité des poèmes est infiniment
plus riche que ce schéma facile. Les poètes disent le bonheur d’aimer, parfois
sans espoir, la douleur de l’amour trahi, le sentiment de vivre ardemment,
comme on chante avec passion.
Certains d’entre eux sont entrés dans
la légende, comme Jaufré Rudel, à qui l’on doit une expression devenue
symbolique : « amor de terra lonhdana » (amour de terre lointaine). Jaufré, dit la
tradition, serait parti pour la croisade, afin de voir une dame dont il avait
ouï célébrer la beauté et la valeur. Il arrive malade et meurt entre les bras
de cette dame. Pétrarque, dans son Triomphe de l’Amour a chanté
Giaufrè
Rudel, ch’usò la vela e ’l remo
a cercar la sua morte.[15]
Avant Pétrarque, Dante, dans sa Divine
Comédie, où il fait le tour de l’autre monde, avait placé Bertrand de Born en Enfer,
Arnault Daniel au Purgatoire, et Folquet de Marseille au Paradis.
Le chant des
troubadours, répandu dans toute l’Europe, est parti des mêmes lieux d’où, à la
même époque, allait partir le « roman ».
LE
« ROMAN »
En langue
d’oc comme en langue d’oïl le mot « roman » désigne la langue parlée,
le français ou l’occitan, par opposition au latin des clercs. Quand on
dit : « un roman », on entend par là un texte qui adapte un
texte latin dans la langue de tout le monde. Dans le Roman d’Æneas (1160), par exemple, la narration suit de près
celle de l’Enéide de Virgile ; on retrouve presque tous les
épisodes de l’épopée; mais dans le détail de la rédaction apparaît une grande
liberté ; il ne s’agit pas d’une traduction. C’est avec la même liberté
que l’œuvre est, presque aussitôt, adaptée en allemand.
C’est sous la
forme du roman qu’apparaissent en français des récits d’origine celtique. Les
plus connus sont la légende de Tristan et Yseut, et les récits liés à la cour
du roi Arthur.
Apportée sur
le continent par des conteurs « bretons », l’histoire des amants
maudits est racontée, en français, par deux poètes différents : Thomas,
dit Thomas d’Angleterre, et Béroul. De leurs deux œuvres, il ne nous reste que
des fragments. Le texte de Chrétien de Troyes est perdu. C’est en allemand que Eilhart von Oberg compose un récit complet. C’est en
allemand que Gottfried von Strasburg entreprend un immense poème qu’il n’aura
pas le temps d’achever. Il faut aussi évoquer de brefs lais, comme le Chèvrefeuille
de Marie de France ou la Folie
Tristan dont nous sont parvenues deux variantes.
Tous ces
textes ont été écrits dans un intervalle de moins de cinquante ans. L’arrivée
de Tristan sur le continent est un événement européen de première importance,
que l’on pourrait, toutes proportions gardées, comparer au succès qu’ont connu
le Quichotte dans les premières années du XVIIe
siècle ou Werther à la fin du XVIIIe.
Les récits
qui mettent en cause le roi Arthur, personnage historique, sont multiples et
dispersés. Chrétien de Troyes s’inspire de contes gallois pour écrire Erec
et Enide, Yvain, Perceval. Ses romans sont très vite adaptés
en allemand. Inachevé, Perceval ou le Conte du Graal donne lieu à de
volumineuses continuations. L’histoire est christianisée : le
« graal », le vase mystérieux dont parle la tradition celtique, est
assimilé par Robert de Boron au calice dont le Christ s’est servi lors de la
dernière Cène. Wolfram von Eschenbach, dans son immense Parzival,
propose une autre interprétation, de caractère ésotérique. Entre le conte de
Chrétien et celui de Wolfram, se sont écoulés vingt ans à peine.
C’est peu de
temps après qu’est rédigé le monumental Lancelot-Graal. Il s’agit cette
fois d’un texte en prose. Arthur y joue un rôle important. Roi légitime, mais
contesté, il impose son pouvoir en mettant à la raison des vassaux
rebelles ; il finit par lutter contre l’empereur de Rome, et en triompher.
Les chevaliers de la Table Ronde l’aident à mettre fin aux « mauvaises
coutumes » qui subsistent encore dans le royaume. L’un d’eux, Lancelot,
que Chrétien de Troyes a révélé dans Le Chevalier à la Charrette,
découvre l’aventure du Graal ; mais il ne pourra pas la réaliser, car il
porte le péché d’être l’amant de la reine Guenièvre, femme du roi Arthur. C’est
son fils Galaad qui mettra un terme à l’aventure du Graal. Après sa victoire
sur Rome, Arthur doit revenir dans son royaume où son neveu Mordret a provoqué
une révolte. Arthur est défait à la bataille de Salesbières.
Il disparaît.
QUELQUES
SOMMES
Il y a donc
deux monuments consacrés au Graal. Le premier, en vers, est celui que
constituent le Perceval de Chrétien et ses quatre continuations :
c’est Perceval qui achève l’aventure du Graal. Le second, en prose, est le Lancelot-Graal,
dont le héros est Galaad. Les deux ensembles, au XVIe siècle, ont été
imprimés une fois, puis relativement oubliés.
Un autre
monument rédigé au XIIIe siècle, largement recopié, est imprimé au XVIe siècle,
puis, lui aussi, rapidement oublié. Il aura été traduit en plusieurs langues,
notamment en anglais, par Geoffrey Chaucer.[16]
« Cy est le rommant de la rose
Ou tout l'art
d'amour est enclose. »
Le livre
raconte comment l’Amant, guidé par Bel
Accueil et par Amour, combattu par Honte, Jalousie, et d’autres, finit par cueillir la Rose dont il est amoureux. Ces
allégories ne sont pas des énigmes à déchiffrer, mais des personnages, des
rôles, ou des attitudes différentes devant l’existence. Guillaume de Loris,
l’auteur des 4000 premiers vers a de l’amour une conception éthérée, proche de
celle de certains troubadours. Son continuateur, Jean de Meung, voit dans
l’amour une ruse de la Nature qui veut seulement la perpétuation de l’espèce.
C’est un érudit qui multiplie les digressions philosophiques ou mythologiques.
Il connaît son Virgile et son Ovide et s’en inspire largement. Son livre est un
« roman » au sens que le mot avait cent ans plus tôt : il met
toute une culture à la portée de ceux qui ne lisent pas le latin. C’est aussi
une véritable encyclopédie.
Aux yeux des
modernes, l’œuvre capitale du XIVe siècle est la Divine Comédie de Dante (1265-1321), récit d’un voyage que le
poète est supposé faire, avec Virgile pour guide, dans l’autre monde. On visite
donc l’Enfer, le Purgatoire, puis le Paradis. Virgile cède alors sa place à
Béatrice, une femme que Dante a passionnément aimée et à laquelle il a consacré
un petit livre, La vita nuova
(La vie nouvelle), suite de sonnets accompagnée d’un commentaire en
prose.
Dante est
également l’auteur d’une importante œuvre en latin. Ouvrages de politique (De
Monarchia), ouvrages de poétique comme le De vulgari eloquentia (De la poésie en langue moderne), où il
rend hommage aux troubadours.
L’Italie de
son temps a d’emblée admiré Dante. Le reste de l’Europe n’a pas suivi. Les
traductions sont rares. Les références, peu nombreuses. C’est seulement au
XVIIIe siècle que le grand
poète de l’Italie a commencé à être considéré comme un auteur majeur de la
littérature européenne.
« L’AUTOMNE
DU MOYEN ÂGE »
La
littérature italienne est extrêmement florissante à la fin du Moyen Âge. Deux
noms la dominent, celui de Pétrarque(XIII04-XIII74) et celui de Boccace
(XIIIXIII-XIII65). L’un et l’autre écrivent en latin aussi bien qu’en italien.
L’un et l’autre ont une profonde admiration pour Dante.
Pétrarque
écrit un Canzoniere, ensemble de
sonnets mêlés de chansons. Il dit les avoir composés« In vita e in morte di Madonna Laura » (Pendant la vie et
la mort de Madame Laure). Laure est pour lui ce que Béatrice était pour Dante.
Le sonnet est
alors un genre exclusivement italien ; mais la chanson ne se distingue pas
formellement de la chanson des troubadours. Dans ses Trionfi
( Triomphes), triomphe de l’amour, triomphe de la mort… Pétrarque
reprend la forme de la terza rima, que Dante avait utilisée tout au long
de la Divine Comédie.[17]
Pétrarque a
beaucoup écrit en latin. Sa poésie utilise l’hexamètre, forme antique :
une épopée, des épîtres. Dans son œuvre en prose, on peut noter un De viris illustribus (Des
hommes illustres), série de biographies de grands hommes de l’histoire
romaine et des ouvrages de réflexion, comme le De vita
solitaria (La Vie solitaire).
Comme
Pétrarque, Boccace écrit beaucoup en latin. Son De claris
mulieribus (Des Dames de renom[18])
intéressera aussi bien le poète anglais Geoffrey Chaucer[19]
que l’écrivaine Christine de Pisan qui écrit en français La Cité des Dames.[20]
Son œuvre
italienne est considérable. Le Décaméron obtient immédiatement un
immense succès, que l’imprimerie confirmera par des traductions françaises,
allemandes, espagnoles… Geoffrey Chaucer, qui a peut-être rencontré
personnellement Boccace, reprend certains de ses motifs dans plusieurs de ses Contes
de Canterbury.
Souvent
inspirés par le livre de Boccace, les Contes de La Fontaine[21]
ont accrédité l’idée que le Décaméron est entièrement un ouvrage coquin.
C’est une grave erreur. Pour s’en persuader, il suffit de lire des nouvelles
comme la cinquième de la quatrième journée, ou la septième de la dixième
journée[22].
Il est vrai que la censure ecclésiastique a sévi, et, choquée par diverses
histoires d’ecclésiastiques paillards, a quelque peu déformé la réalité.
Comme les Contes
de Canterbury (Canterbury Tales) de Chaucer, le Décaméron
représente l’apogée d’un type d’ouvrage qui a connu un grand succès à travers
l’Europe depuis le XIIe siècle : le recueil de textes brefs organisé
autour d’un thème commun. On pourrait évoquer, comme exemples, dans des genres
très différents, les Lais de Marie de France, les Miracles de Nostre Dame de Gautier de Coinci, les nombreuses
« branches » qui composent le Roman de Renart et dont il existe très tôt une variante
allemande, le Libro de Buen Amor (Le Livre de bon amour)
de l’archiprêtre de Hita, le Novellino anonyme, qui consacre en italien
le mot « novella », promis à un avenir
aventureux.[23]
Boccace est aussi l’auteur d’une monumentale Genealogia Deorum gentilium (La généalogie des dieux païens) qui
est un traité de mythologie grecque. L’auteur y déclare avoir appris le grec et
être en Occident le premier à avoir lu Homère dans le texte original. Avec lui
et son ami Pétrarque commence ce qui a été appelé le mouvement humaniste. On
s’intéresse à la culture antique, on cherche des manuscrits grecs ; on les
traduit. Bientôt on les imprimera. En même temps, on recherche des statues
antiques qui offrent de nouveaux modèles aux sculpteurs.
L’humanisme est partie intégrante du mouvement que nous
appelons « Renaissance ». Ce mouvement embrasse toute l’Europe,
jusqu’à la Pologne comprise. Si l’on s’en tient à la littérature, on doit noter
qu’il commence à des dates différentes selon les pays où il se déploie. S’il y
a une Renaissance italienne au XIV siècle, dans les autres pays il faut plutôt
parler d’une Renaissance du XVIe siècle.
A propos des XIVe et XVe siècles, on a parlé d’un « déclin »
du Moyen âge.[24]
L’expression est sans doute exagérée, mais il est vrai que, en dehors de
l’Italie, si l’on oublie que le Décaméron
a connu très vite un succès européen, on a l’impression que les écrivains
innovent peu. On observe une certaine sclérose, une tendance à la répétition.
Dans le domaine du roman, les grandes inventions datent du XIIe
siècle, qui voit apparaître la forme et
son matériau narratif, et du XIIIe siècle, où se produit le passage à la prose. Les
grands textes de cette époque sont reproduits pratiquement tels quels jusqu’à
l’invention de l’imprimerie, dont ils bénéficieront, mais pour peu de temps. Au
XVe siècle les romans nouveaux qui s’écrivent dans différentes
langues se contentent de reprendre les formules éprouvées. Le phénomène de
gigantisme est aussi visible en littérature qu’en architecture. Les
« mystères » composés au XVe siècle pour des
représentations assurées pendant certaines fêtes religieuses par des confréries
de fidèles (et non par des comédiens professionnels) durent plusieurs jours.
Il se produit , à travers toute l’Europe, un phénomène
assez curieux : bien que nulle personnalité ne semble s’imposer en poésie
en dehors de son propre pays, bien que chaque littérature nationale ait
tendance à se refermer sur elle-même, toutes les littératures évoluent de la
même façon ; partout est à l’œuvre un travail de classification, de
réglementation, qui transforme le métier poétique en l’application d’une série
de recettes.
Les Leys d’amors (Lois
d’amour), écrites en occitan par Guillaume Molinier, L’Art de dictier du poète français Eustache Deschamps sont des
traités de versification, qui consacrent la prédominances des formes fixes, et
particulièrement de celles qui, comme la ballade et le rondeau, supposent la
présence d’un refrain. Ce n’est pas par son originalité formelle que François
Villon a conquis la célébrité.
LA « RENAISSANCE »
L’habitude a été prise, surtout en France, d’identifier
« Renaissance » et XVIe
siècle. A l’échelle européenne, cette confusion est assez problématique.
Le mot « Renaissance » n’a pas été employé sur
le moment ; ce sont les savants du XIXe siècle qui l’ont introduit. Il est justifié,
dans l’histoire de la culture européenne, par un intérêt nouveau pour la
culture antique, et particulièrement pour la culture grecque. Dans son Pantagruel,
François Rabelais dit simplement : « Maintenant toutes disciplines
sont restituées, les langues instaurées. » C’est notamment le cas de la
langue grecque.
Il ne faut pas se faire trop d’illusions. Beaucoup de
personnes instruites ne savaient guère cette langue, et lisaient Homère ou
Sophocle dans des traductions latines. C’est en particulier le cas de Michel de
Montaigne, essayiste apprécié dans toute l’Europe, rapidement traduit en
anglais, en espagnol, en italien.
Un exemple est parlant : l’Occident médiéval
connaissait l’existence d’Homère, mais n’était pas en mesure de le lire.
Boccace a sans doute été le premier à savoir assez de grec pour tenter de
traduire l’Iliade en latin. Le texte grec est enfin imprimé, en1488.
Le mot « Renaissance » évoque aussi un certain
nombre d’événements qui se sont produits autour de l’année 1500 : les
monarchies anglaise, espagnole, française se sont renforcées ; l’Amérique a été découverte. Mais surtout
l’unité religieuse de la chrétienté a volé en éclats avec la Réforme
protestante. Si l’on néglige quelques
exceptions notoires,[25]
on peut se risquer à dire que les pays de langes germaniques s’opposent aux
pays de langues romanes.
Du point de vue de l’histoire de la littérature, on peut
avoir l’impression que la rupture se situe au milieu du XVIe siècle, voire plus
tard. Un indice parlant est la prolifération du sonnet. Vieille forme
italienne, antérieure à Dante, le sonnet est massivement cultivé à partir du
milieu du XVIe en France, en Angleterre, en Espagne, au Portugal, en Allemagne,
en Pologne. Garcilaso de la Vega, Opitz, Kochanowski, Sęp Szarzyński ont écrit des sonnets ; Ronsard, Du
Bellay, Herrera, Shakespeare, Spenser, Sidney ont publié des recueils
entièrement composés de sonnets. Le modèle de ces recueils est évidemment le Canzoniere de Pétrarque, qui a été tout entier
traduit en français (1555).
Cette forme, dans la pensée de nombre
de poètes, est censée remplacer toutes les formes fixes en faveur à la fin du
Moyen Âge, comme la ballade et le rondeau, qui, de fait, cessent pratiquement
d’exister. Or beaucoup de ces formes supposent un refrain et incitent à une
composition répétitive. Le sonnet au contraire invite à une construction
rhétorique, par déduction ou contraste. La variante dite « anglaise »[26]
est tout aussi favorable à cette construction par raisonnement, comme on le
voit, par exemple, dans les sonnets de Shakespeare.
La rupture de la chrétienté a des conséquences sur
la poésie. Partout les Eglises protestantes, majoritaires en Allemagne et en
Scandinavie, minoritaires en France, choisissent de privilégier sur le latin
les langues réellement vivantes. Dans ces langues, on traduit la Bible, on
chante les psaumes, on compose des chorals.
Par ailleurs les humanistes rêvent de remettre en usage
les formes antiques. Les tentatives d’ introduire la versification quantitative
dans les langues vivantes ne donnent pas de résultats extraordinaires. C’est à
un plus haut niveau que l’on envisage de rivaliser avec les Anciens.
ÉPOPÉES
Dans la plupart des pays d’Europe on entreprend d’imiter
Virgile moins dans la construction de son récit,[27]
que dans sa volonté de réaliser une épopée nationale. Edmund Spenser compose
une Fairie Queen (La Reine des fées), plus proche d’une mise en
scène allégorique que d’un récit continu, mais où le roi Arthur est constamment
présent. La volonté d’exalter la nation éclate dans le titre de l’épopée de Luís de Camões,[28] Les Lusiades (Os Lusíadas)[29].
L’épopée qui
a connu, à travers toute l’Europe, le plus grand succès est sans contredit la Gerusalemne liberata
(La Jérusalem délivrée) de Torquato Tasso.[30]
Le récit se déroule à l’époque de la première Croisade et met donc en scène des
chevaliers de toutes les nations, unis dans un but commun : rendre au
culte chrétien les sanctuaires de Palestine dont s’étaient emparé les Arabes
musulmans. C’est, si l’on veut, une épopée de l’Europe chrétienne. Le poète n’a
pas manqué d’y introduire des magiciens, des magiciennes, et, d’autre part, de
belles guerrières semblables à la Camille qui apparaît dans l’Enéide.
Mais, lecteur
attentif d’Aristote et de sa Poétique,[31]
Le Tasse est soucieux de construire une unité de son récit. De ce point de vue
il prend ses distances par rapport à l’autre grande épopée italienne, publiée
dès le début du siècle, le Roland furieux de L’Arioste. Le Roland
furieux multiplie les aventures chevaleresques ; il se construit dans
la dispersion, comme plus d’un récit médiéval. Il n’en aura pas moins, pendant
plusieurs siècles, un énorme succès.
L’opéra
apparaît à l’extrême fin du XVIe siècle. Les compositeurs vont très souvent
chercher le sujet de leurs livrets dans le Roland furieux et La
Jérusalem délivrée. Certains personnages atteignent une dimension quasi
mythique, et notamment des personnages féminins : chez L’Arioste, la belle
Angélique, dont Roland est fou, et la magicienne Alcine ; dans la Jérusalem, une autre magicienne, Armide, et la guerrière
Clorinde.
Les peintres
ne sont pas demeurés en reste.
Pendant
plusieurs siècles, on continuera de rêver à une épopée à la manière de Virgile.
Un détail s’impose : il faut commencer par énoncer un sujet, en déclarant
qu’on le « chante », puis invoquer la Muse. Les parodies gardent ce
trait, qui se trouve chez Locke (voir The Rape of the lock (La Boucle
volée) et aussi The Dunciad[32] ) ou chez Boileau, qui, dans Le Lutrin,
« chante » lui aussi un objet insignifiant.
Je chante les
combats, et ce prélat terrible
Qui, par ses
longs travaux et sa force invincible.
Dans une
illustre église exerçant son grand cœur,
Fit placer à
la fin un lutrin dans le chœur. […]
Muse,
redis-moi donc quelle ardeur de vengeance
De ces hommes
sacrés rompit l’intelligence […]
La liste
serait longue des tentatives graves qui n’ont convaincu personne et des poèmes
plaisants qui les ont ridiculisées. Le succès de la Henriade de Voltaire
(« Je chante ce héros qui régna sur la France […] Descends du haut
des cieux, auguste Vérité ! ») n’a pas duré bien longtemps.
Si une épopée
a enthousiasmé plus d’un lecteur, c’est Paradise Lost (Le
Paradis perdu), de John Milton, publié en 1667. [33]
L’Eglise catholique, par le biais de l’Index,[34]
a interdit la lecture de ce poème protestant, qui néanmoins, au cours du XVIIIe
siècle, a été traduit plusieurs fois en diverses langues, notamment en
français, en allemand et en polonais.
Le Tasse
avait choisi un sujet emprunté à l’histoire profane, mais sa narration avait
introduit des personnages surnaturels. Milton reprend le récit biblique de la
faute d’Adam et Eve ; il développe largement ce dont la Bible ne parle pas
expressément : la rébellion de l’archange Satan, devenu par là même démon.
Le personnage de Satan, adversaire de Dieu, maître du Pandémonium, ennemi de
l’homme, devient une figure mythique. Nombreux sont, dans tous les pays
d’Europe, les poètes qui l’ont célébré, notamment à l’époque que nous appelons
romantique.
Au XIXe siècle, le grand récit en vers prend de
nouvelles formes ; les poètes mettent en scène des personnages
modestes ; le mot « héros » n’a plus nécessairement le sens de
« personnage héroïque » ; le mot épopée tend à disparaître. Mais
la référence virgilienne n’a pas disparu :
Canto uno
chato de Prouvenço.[35]
Pourtant le
poète provençal cherche un autre maître.
Umble escoulan
dóu gran Oumèro.[36]
Et ce n’est
pas la Muse qu’il invoque, mais le
Segnour Diéu de ma patrio
Que nasquères dins la pastriho.[37]
IDYLLES
Dans les
premières années du XVIe siècle Jacopo Sannazaro publie un poème qui
rappelle, s’il en était besoin, un autre aspect de l’œuvre de Virgile, le côté
bucolique. Il l’intitule Arcadia. Le mot sera repris par beaucoup
d’autres.
L’Arcadie est
une région assez sauvage, située au centre du Péloponnèse. On se la représente
comme un pays enchanteur, que parcourent de paisibles troupeaux ; les
bergers chantent et jouent de leurs flûtes rustiques. L’image fait penser à
celle de l’Âge d’or. Le bonheur serait parfait si les bergères pour qui
chantent les bergers n’était pas si cruellement rebelles.
Finalement,
l’atmosphère est ambiguë : ce pays de toutes félicités est aussi un pays
lointain, perdu dans le passé, dans le rêve.
Dans le poème
de Sannazaro, le personnage principal n’est pas né en
Arcadie. Il y passe quelque temps, puis revient dans son pays pour y apprendre
que celle qu’il aime est morte.
Toutes les
idylles n’ont pas une fin si triste. Toujours elles chantent l’amour. Elles
s’écrivent en diverses langues : celles de Garcilaso de la Vega résonnent
au bord du Tage, mais on y voit passer des figures de la mythologie antique.
Les Bergeries de Ronsard mettent en scène des princes français déguisés en
bergers. Spenser, l’auteur de l’épopée The Faerie Queen, avait d’abord
publié un Calendrier des Bergers, qui suit, pendant les douze mois de
l’année, les amours malheureuses de Colin Cloute, non sans faire, comme
Ronsard, des portraits de grands personnages.
L’idylle
n’est pas éloignée du roman pastoral. C’est en espagnol que le Portugais Jorge
de Montemayor compose les sept livres de sa Diana, qui met d’emblée en
scène un personnage qu’il qualifie de « desventurado
pastor ».[38]
Don Quichotte, dans le roman de Cervantès, fait un éloge vibrant de ce
livre ; d’ailleurs, à la fin de sa vie, don Quichotte lui-même mène
quelque temps une vie toute bucolique, selon un modèle livresque. Sir Philip
Sidney traduit des vers pris dans la Diana, et les introduit dans son
propre roman, qu’il n’intitule pas par hasard Arcadia.
Publié de
1607 à 1627, laissé inachevé par son auteur, Honoré d’Urfé, le roman L’Astrée,
« où, par plusieurs histoires et soubs personnes
de bergers et d'autres, sont déduits les divers effects
de l'honneste amitié », a connu, lui aussi, un
immense succès. Il a pour cadre, non l’Arcadie, mais le Forez, patrie de
l’auteur, qui s’en vante dans la lettre qu’il adresse, comme prélude de
l’œuvre , « à la bergère Astrée ». Les passions ne sont pas pour
autant moins violentes. Calomnié par un jaloux, le malheureux Céladon est banni
par sa maîtresse, la belle Astrée. Son histoire, comme dans un roman médiéval,
en croise mille autres, dans un enchevêtrement passionnant. Balthazar Baro, le secrétaire de l’auteur,
achève le livre, qui sera plusieurs fois réédité, traduit en allemand et en
italien, puis assez vite oublié.[39]
C’est, en France au moins, le modèle du chef-d’œuvre dont on parle et que très
peu de gens ont lu.
Le mot
« Arcadie » continue à exercer sa séduction. Une académie italienne,
fondée en 1690, porte encore aujourd’hui le nom de Accademia
dell’Arcadia. Au Portugal, l’Arcádia
Lusitana a duré moins longtemps : fondée en
1755, elle a cessé d’être dès 1776, mais une Nova Arcádia est
apparue en 1790 et a poursuivi son action jusqu’en 1994.
ACADEMIES
Les académies
ont commencé à apparaître au XVe siècle en Italie.[40]
Le mot désigne une compagnie de personnes instruites qui se donnent des
statuts, un cérémonial et se fixent des tâches. Les académies se réunissent
avec une certaine régularité pour examiner des questions qui intéressent les
lettres, les sciences ou les arts. Nées d’initiatives privées, elles n’ont pas
de caractère officiel, contrairement à l’Académie française, fondée en 1635 par
la volonté du cardinal de Richelieu.
L’Académie de
la Crusca, à Florence, fondée en 1583, entreprend et mène à bien la rédaction
d’un dictionnaire de la langue italienne. Il s’agit d’exalter la langue
nationale, et d’abord de la « purifier ». « Crusca »
désigne le son, une impureté dont il faut débarrasser la farine ;
l’académie choisit de recommander l’emploi du dialecte toscan, celui qu’ont
illustré Dante, Pétrarque et Boccace. Elle intervient aussi dans des questions
de poétique, par exemple dans le conflit qui oppose les partisans de l’Arioste
et ceux du Tasse. Peut-on fixer les règles de l’épopée ?
Richelieu
imposera à l’Académie française d’exprimer un avis sur Le Cid, qui
connaît un grand succès à Paris ; les remarques de la compagnie portent,
pour une part notable, sur le vocabulaire, mais aussi sur la conformité aux
règles.
Le modèle
reste celui du latin. Il y a, pense-t-on alors, un bon latin qui se définit par
la correction grammaticale et la pureté du vocabulaire.[41]
Les grammairiens pourchassent les nombreux néologismes du latin médiéval. Il
est malheureux d’innover, parce que la langue est censée avoir atteint, au
temps d’Auguste, sa perfection. Cette perfection, elle la doit aux efforts de
tous ceux qui ont travaillé pour l’arracher à sa barbarie initiale.
Il paraît
nécessaire de suivre leur exemple, et de régulariser les langues
nationales : cette régularisation est le plus souvent comprise comme un
nécessaire appauvrissement : on condamne, on interdit ; on exclut des
mots et des tours.
Le souci de
la pureté de la langue offre un bel exemple à qui veut comprendre l’obsession
de la régularité qui caractérise une grande partie de la littérature européenne
au cours de la période dite « classique ».[42]
Il y a des règles pour la composition d’un poème comme il y en a pour la
grammaire. Une poétique, comme on en écrit en latin ou dans les langues
modernes, comporte l’énoncé de règles de versification, suivi d’une description
des genres poétiques, avec mention de règles propres à chacun d’eux. L’idée d’une poétique est
liée à la publication du petit livre d’Aristote, La Poétique (imprimé en
1508) qui donne lieu à nombre de commentaires. Il faut rappeler que ce livre
est incomplet ; il ne traite que de la tragédie et de l’épopée. On peut le
lire comme une description de ce qui existe : le philosophe regarde, au IVe
siècle avant notre ère, les œuvres des auteurs du passé, et tente de dégager
leurs caractéristiques générales. L’aspect normatif n’est pas absent. C’est
justement celui qui intéresse les savants des XVIe, XVIIe
et XVIIIe siècles, qui
s’appuient également sur l’Art poétique d’Horace. Certaines maximes ont
force de loi ; que le poème ne se disperse pas en digressions, que chaque
personnage soit fidèle à son caractère ; qu’il soit, de toute façon,
« simple et un », « simplex dumtaxat
et unum ».
Comme pour ce
qui est de la langue, il va de soi que l’obsession de la régularité ne domine que partiellement l’histoire de
cette période. Il importe de ne pas perdre de vue que, quoi qu’en aient pensé
les doctes de ce temps-là, toutes sortes d’accommodements ont été réalisés
entre ce que semblaient exiger les modèles antiques et ce que le public
appréciait réellement.
C’est pour
l’Académie de Madrid qu’en 1609 l’illustre dramaturge Lope de Vega écrit son Arte
nuevo de hacer comedias (Nouvelle manière de faire des pièces de
théâtre) où il explique pourquoi il
lui est impossible de suivre dans sa pratique tous les préceptes qu’Aristote a
formulés. Les spectateurs protesteraient.
Un point
essentiel est celui du mélange du comique et du tragique. Lope admet la
nécessité théorique d’une distinction qui a existé en Grèce antique et que les
savants de son temps ont tendance à interpréter comme une opposition entre des
pièces qui mettent en scène de grands personnages , accablés par de vrais malheurs, et d’autres qui donnent à voir des
gens du commun, qui peuvent tout au plus avoir quelques ennuis rapidement
dissipés. Mais, dit Lope, le mélange du tragique et du comique « procure un grand plaisir » (« deleita mucho »). Et dans
nombre de ses pièces il introduit un « gracioso », c’est-à-dire un
bouffon, un personnage qui fait rire, l’équivalent de ce qu’en Angleterre, à
cette époque, on appelle un « clown ».[43]
LA TRAGÉDIE « RÉGULIÈRE » Il
se produit une étonnante coïncidence. A l’époque où certains humanistes rêvent
de faire renaître la tragédie, le théâtre réellement joué se développe avec une
grande vitesse. On voit apparaître nombre de troupes de professionnels,[44]
des spectacles réguliers, des théâtres permanents, par exemple le Théâtre du
Globe à Londres, l’Hôtel de Bourgogne à Paris, ou, dans les villes d’Espagne
les « corrales de comedias » ;
il faut évidemment citer le Teatro Olimpico de la ville de Vicence, réalisation de
l’architecte Palladio. Ce théâtre fut inauguré en 1585 par une représentation
de l’Œdipe roi de Sophocle.[45]
Le théâtre
régulier, permanent, est une innovation. Au Moyen âge, des spectacles étaient
organisés à l’occasion de fêtes, et notamment de fêtes religieuses. Les
mystères étaient joués par des personnes pieuses, membres de confréries. Ils
ont été célébrés en France, en Angleterre... Les autorités les interdisent vers
le milieu du 16e siècle. Seul l’ « auto sacramental »
espagnol poursuit une brillante carrière jusqu’au 18e siècle, où il
est à son tour interdit.
Des
représentations de tragédies régulières ont eu lieu dans des cours royales. A
Blois, en 1556, des amateurs donnent, dans une traduction française, une
tragédie italienne due à Gian Giorgio Trissino (dit, en français,
Le Trissin), dont le sujet est romain et dont la forme est celle de la tragédie
grecque, la Sophonisbe.[46]
C’est en 1578 qu’est jouée, à Varsovie, devant la cour royale, la tragédie de
Jan Kochanowski Odprawa posłów greckich (Le renvoi des ambassadeurs grecs).[47]
Là aussi le modèle grec est strictement suivi : les épisodes déclamés
alternent avec les chants du chœur.
Il n’en va
pas de même dans les théâtres ouverts à tous. Le modèle grec est loin.
En Espagne,
le mot « tragédie » ne sert qu’exceptionnellement à caractériser une
pièce de théâtre. Le mot « comedia »
recouvre tout.
La pièce se
compose généralement non pas de cinq actes, mais de trois
« journées », ce qui signifie que la fameuse unité de temps, dont les
savants croient lire la nécessité dans la Poétique d’Aristote, ne
préoccupe personne. Le lieu de scène change constamment ; l’unité de lieu
est elle aussi un fantôme. Seule l’unité d’action demeure, qui est visible dans
la subordination d’un ensemble complexe d’événements à celui qui résout la crise
initiale, le dénouement. L’unité de ton n’est évidemment pas requise.
La « comedia » espagnole a fourni du matériau aux
dramaturges français pendant la première moitié du XVIIe siècle. Corneille tire de textes espagnols
Le Cid, mais aussi ses comédies Le Menteur, et La Suite du menteur.[48] Le
Saint-Genest de Rotrou s’appuie sur
une pièce de Lope de Vega.[49]
Le texte du Burlador de Sevilla(Le
Trompeur de Séville), de Tirso de Molina, passe par l’Italie avant d’être imité en France par divers auteurs,
puis repris et transformé par Molière dans son Dom Juan.
Pour ce qui
est du théâtre anglais, il semble avoir été à peu près ignoré sur le continent,
si l’on excepte des tournées en Allemagne de comédiens anglais qui auraient
joué, en anglais, une version brève de Hamlet.
En retour,
c’est d’Allemagne que vient le petit livre à partir duquel Christopher Marlowe
a composé The Tragical History
of Life & Death of Doctor Faustus (La
Tragique Histoire de la vie et de la mort du Docteur Faust).[50]
D’une manière
générale, les écrivains ne répugnent pas à utiliser des sources
étrangères : Shakespeare, pour son Hamlet, reprend, et transforme
une très ancienne histoire, rapportée par François
de Belleforest ;
Othello, Roméo et Juliette s’appuient sur des nouvelles italiennes,
comme la plupart des comédies.
Les théâtres
longtemps fermés rouvrent après la mort de Cromwell (1660). De nouvelles
tragédies apparaissent, de forme toujours aussi libre. Plusieurs d’entre elles
utilisent des sources de langue française : le Titus and Berenice
de Thomas Otway est joué en 1676, c’est-à-dire juste six ans après les
premières représentations de la tragédie de Racine et de celle que Corneille
avait intitulée Tite et Bérénice.
On joue aussi
beaucoup Shakespeare, non sans réviser certains textes. Nahum Tate, poète
lauréat, donne du Roi Lear une version plus simple et surtout moins
désespérante, qui sera seule représentée jusqu’à l’époque romantique.
Comme dans
toute l’Europe, on joue des opéras.
Un des traits
fondamentaux de la tragédie grecque est la co-présence de la poésie et de la
musique. L’Europe classique n’est pas arrivée, sauf exception, à maintenir
cette alliance. Le désir de ressusciter la forme antique a donné lieu à deux
genres différents : la tragédie, où l’on ne fait que déclamer, et l’opéra,
où l’on ne fait que chanter.
Les premiers
opéras[51]
apparaissent en Italie au début du XVIIe siècle. Ils se jouent
devant de petits auditoires. C’est seulement au milieu du siècle qu’ils
commencent à attirer un large public, pour lequel sont construits des théâtres
spéciaux. Ils se répandent en France, en Allemagne, en Espagne.
L’opéra est
un spectacle de prestige. Il suppose des décors impressionnants, des
changements relativement nombreux, des « machines » grâce auxquelles
on peut montrer des images invraisemblables : monstres divers, chevaux
volants, apparitions célestes, etc. Il ne peut être question, dans ces
conditions, d’unité de lieu et encore moins de liaison des scènes. On emploie
pourtant, en France, pour parler d’opéras, le mot « tragédie » ;
on parle de « tragédie lyrique ».
Dans les
tragédies dites « régulières », tragédies sans musique, on observe
« la liaison des scènes ». Cette pratique suppose que le plateau ne
soit jamais vide au cours d’un acte. Un des personnages qui figure dans une
scène donnée doit rester en place dans la scène suivante. Corneille estime
qu’il ne s’agit pas d’une règle, mais
que c’est « un grand ornement dans un poème, et qui sert beaucoup à former
une continuité dans la représentation ». Racine, amené à introduire
dans son Athalie des chœurs à l’antique, se félicite de pouvoir ainsi
obtenir, comme les poètes grecs « cette continuité d’action qui fait que
leur théâtre ne demeure jamais vide. » Cette liaison des scènes est une
préoccupation esthétique plus que la conséquence d’une déduction abstraite.
On retrouve
alors la préoccupation d’Aristote : il faut que la narration soit bien
enchaînée, que chaque nouvel événement soit la conséquence de ceux qui
précèdent. C’est pourquoi les poètes classiques n’hésitent pas à déformer les
données de l’Histoire.
Leurs
contemporains anglais sont parfois tentés par cette manière de voir les choses.
Deux exemples peuvent être invoqués.
Nahum Tate
recompose le Roi Lear. Il ne se contente pas de modifier le dénouement.
Il tente de maîtriser la double action que Shakespeare avait prévue : le
roi Lear est en butte à l’hostilité de ses filles qui le réduisent à la
misère ; le duc de Gloucester connaît un sort analogue à cause de son fils
Edgar ; mais il est protégé par son autre fils Edmond, qu’il a chassé à la
suite de calomnies ; de la même façon, Lear pourrait être sauvé par sa
troisième file, Cordélia. Tate a l’idée de faire d’Edmond un amoureux de
Cordélia. L’intrigue se resserre. Il reste à supprimer le rôle du bouffon, à
modifier le dénouement, et, malgré quelques changements de décor, on a une
tragédie à peu près régulière.
John Dryden
aime le « drame héroïque » foisonnant d’épisodes qui met en jeu des
personnages en grand nombre. Il a pourtant écrit, avec All for Love or the
World well Lost,[52]
une pièce qu’il intitule lui-même « tragedy ».
Le piquant est que, pour ce faire, il reprend la donnée de la tragédie de
Shakespeare Antoine et Cléopâtre. Il la recompose entièrement :
alors que Shakespeare prenait son récit presque au début des longues amours
d’Antoine et de Cléopâtre et suivait la plupart des péripéties de cette
passion, liée à l’histoire compliquée des guerres civiles entre Romains, Dryden commence par la bataille d’Actium,
défaite définitive d’Antoine qui consacre à jamais le pouvoir d’Octave, le
futur Auguste. On observe deux conséquences de cette décision : d’une
part, tous les événements antérieurs à la bataille, que Shakespeare, la plupart
du temps, montrait sur la scène, ne font plus l’objet que de brefs récits ou
d’allusions rapides ; d’autre part la dialectique, c’est-à-dire la
discussion de points de vue divers, joue un rôle de premier plan, et les récits
ou allusions deviennent des arguments pour étayer des thèses opposées.
Sans que
Dryden y soit pour rien, la tragédie à la française va, tout au long du XVIIIe
siècle, évoluer, notamment chez Voltaire, vers la dissertation simple.
Heureusement
pour lui, John Dryden avait une passion pour les romans. Il faut dire que,
malgré la réticence de plusieurs savants, malgré la disparition momentanée du
Graal, la tradition médiévale se poursuivait.
LE ROMAN, UNE
ÉPOPÉE EN PROSE
La
redécouverte de la littérature grecque ne révèle pas seulement des épopées et
des tragédies, mais aussi des narrations d’époque assez tardive que l’on
baptise d’emblée, en dépit de l’étymologie, « romans ». Les plus
célèbres sont sans doute le Théagène et Chariclée d’Héliodore et le Daphnis et Chloé de
Longus, composés l’un et l’autre dans les premiers siècles de notre ère. Tous
deux ont été traduits en français par Jacques Amyot, dont Montaigne et Racine
ont apprécié le talent. Très vite sont réalisées des traductions en latin, en
italien, en allemand, en polonais. Ces œuvres riches en aventures ont servi de
modèle à bien des romans supposés se passer dans une Antiquité de fantaisie,
comme l’Arcadia de Philip Sidney, Le Grand Cyrus et la Clélie
de Madeleine de Scudéry, [53]
ou encore L’Astrée d’Honoré d’Urfé.
Les romans
arthuriens sont imprimés : publié dès 1485, Le Morte d’Arthur, de
Thomas Malory, reprend, en anglais, l’ensemble du cycle. Il paraît en France un
Lancelot et un Perceval. Leur succès ne semble guère avoir été
durable.
La tradition
médiévale n’est pas pour autant interrompue. Huon de Bordeaux est plus d’une fois réédité.
Publié en
1508, le roman de chevalerie Amadis de Gaule, adaptation en espagnol
d’un texte portugais aujourd’hui introuvable, est traduit en français dès
1540 ; cette traduction est à son tour traduite en anglais. Bernardo
Tasso, le propre père de Torquato Tasso, le transforme en un long poème
intitulé Amadigi. Et c’est à Amadis, « le
beau ténébreux »,[54]
qu’est consacré un opéra de Lully (1684).
Dans un genre
très différent, un succès analogue attend le petit roman Lazarillo
de Tormès (1554), traduit en français (1561), en
anglais (1568), en allemand (1617), en italien (1622).
Le Lazarillo passe pour le plus ancien des romans
« picaresques », genre typiquement espagnol, bien qu’il ait été
partout imité. C’est la biographie d’un jeune homme né en bas de l’échelle
sociale et qui parvient à subsister par divers moyens éventuellement douteux.
Le récit se présente donc comme une série d’aventures ; la logique des
enchaînements échappe, parce que tout est mené par les caprices de la Fortune.
Le roman
picaresque est illustré par le Guzman d’Alfarache,
publié en 1599, traduit en français dès l’année suivante. Le terme
« picaro », dont dérive l’adjectif, désigne un fripon. Le roman
picaresque conduit le lecteur à travers des mondes sociaux très différents,
mais particulièrement dans celui des voleurs. Comme le Lazarillo,
le Guzman est raconté à la première personne. C’est, si l’on veut, un
roman-mémoires. Ce trait est essentiel à la difficile définition du roman
picaresque. Il se retrouve, évidemment, dans l’Historia de la vida del Buscón, llamado
don Pablos; ejemplo de vagamundos
y espejo de tacaños,[55]
de Francisco de Quevedo (1626). La règle du jeu est la même : il s’agit de
faire se succéder des aventures éventuellement mal cousues les unes aux autres.
On citerait
sans peine un nombre impressionnant de romans qui suivent ce principe. Le
Page disgracié(1643), de Tristan l’Hermite,[56]
est très probablement autobiographique ; c’est pourquoi on s’étonne d’y
retrouver tous les poncifs du genre, et habilement racontés. Le Simplicius
Simplicissimus (1668) de Hans Jakob Christoffel von Grimmelshausen porte un
titre parlant[57] :
le décor que fournit l’Allemagne en proie à l’effroyable Guerre de Trente Ans
donne au héros d’abord assez naïf l’occasion d’apprendre à ses dépens tout ce
qu’il faut de malice pour simplement pouvoir rester en vie. Du même
Grimmelshausen, le roman plus bref intitulé Mère Courage, qui joue sur
les mêmes thèmes, a fourni à Bertolt Brecht un titre pour une pièce qui
s’organise selon une tout autre intrigue.
Longtemps
fort apprécié, le roman de Le Sage Gil Blas de Santillane (1715-1735) a
tous les traits du roman picaresque, mais légèrement gommés. C’est pourquoi
sans doute il a plu en son temps : il évite les détails grossiers et la
pègre a chez lui un air de bonne compagnie. C’est à ce livre, qu’il traduit
lui-même en anglais, que se réfère Tobias Smollett, auteur de Roderick
Random (1748). La littérature anglaise est riche en ouvrages analogues,
qu’il n’est pas impossible de qualifier de « picaresques » : Moll
Flanders (1722) de Daniel De Foe,[58] Tom Jones (1749) de Henry Fielding. La
formule se poursuit au XIXe siècle, avec certains des grands romans
de Charles Dickens comme David Copperfield.
La
publication de El ingenioso hidalgo don Quixote de la Mancha (L’Ingénieux Hidalgo Don
Quichotte de la Manche ), de Miguel de Cervantes, est d’emblée un
événement à l’échelle européenne. Le livre a paru en deux parties (1605 et
1615). Les traductions ne tardent pas à se multiplier.
Le Quichotte
n’est certainement pas un roman
picaresque. Ce n’est pas non plus un roman à la première personne. L’un de ses
charmes les plus sûrs réside justement dans la fantaisie avec laquelle il joue
de l’identité d’un narrateur insaisissable. Don Quichotte est un lecteur, un
lecteur qui serait entré dans le monde des livres. Il se passionne pour les
romans de chevalerie. Son premier souci, lorsqu’il part sur les routes pour
courir des aventures semblables à celles de ses héros favoris, est de se représenter
la page dans laquelle ses exploits seront racontés par un narrateur futur. Il
ne s’étonne nullement, dans la seconde partie du roman, de rencontrer des
personnages qui ont lu la première partie et le connaissent à travers elle sans
l’avoir jamais vu de leurs yeux. Par ailleurs, le narrateur qui, sans
appartenir au monde de la fiction et sans employer la première personne, se
charge de raconter l’histoire, en vient à prétendre, lorsqu’il se découvre,
qu’il n’a rien fait que de reprendre le récit écrit autrefois en arabe par un
certain Cid Hamet Ben-Engeli. Et il donne la parole à la plume de ce
personnage.
Le héros vit
dans le monde moderne, mais le voit à travers ses lectures. Il prend une
auberge pour un château, des moulins pour des géants agressifs. Sa naïveté le
rend ridicule. On a longtemps voulu voir dans le livre une satire des romans de
chevalerie. D’autres lecteurs ont été plus sensibles à la force de la critique
sociale ou à l’enthousiasme que peut provoquer l’inébranlable idéalisme du
personnage.
Le livre
comporte d’importantes réflexions sur des questions de littérature. On peut
s’étonner de voir l’éloge qui y est fait du roman Amadis de Gaule. Don
Quichotte lui-même en est fou, évidemment ; mais le curé, qui examine sa
bibliothèque et jette plus d’un livre au feu [59]
se garde bien de condamner Amadis, et
sauve naturellement le roman pastoral Diana de Montemayor.
Cervantès l’approuve-t-il ? On peut le penser.
Les romans de
chevalerie s’écrivent souvent dans un style compliqué. Don Quichotte est
admiratif de formules comme : « La raison de la déraison qu’à ma
raison vous faites, affaiblit tellement ma raison qu’avec raison je me plains
de votre beauté. »[60]
Il est peu probable que Cervantès partage son enthousiasme. Il n’est pas
impossible qu’il ait lui-même cuisiné cette phrase, à des fins de parodie. Et
il ne serait pas le seul à trouver déplorable ce que plus d’un de ses
contemporains appelle des « extravagances ».
LA PASSION DE
LA « POINTE »
Ce genre de
formule surprenante, dans l’Espagne du XVIIe siècle, s’appelait
« agudeza ». En France, on disait
« pointe ». Le mot italien « concetto » était largement
compris ; on pouvait l’angliciser en
« conceit ».
Le goût de la
virtuosité stylistique apparaît en plusieurs lieux, tout au long des XVIe
et XVIIe siècles. Plusieurs académies se sont efforcées de le
combattre. L’Académie de l’Arcadie, fondée à Rome en 1690, se donne pour tâche
de provoquer un retour à la simplicité du style. Elle estime avoir pour adversaires les disciples du poète
Giambattista Marino [61]
(1569-1625), grand maître du « concetto ».
C’est en
Espagne que la pratique de l’ « agudeza » a
été la plus vive. Lope de Vega, Luis de Gongora, Francisco de Quevedo ont
suscité une grande admiration ; Baltazar Gracián a publié en 1642 un
traité intitulé : Agudeza y arte de ingenio (La pointe
ou l’art du génie).[62]
En adaptant
la pièce de Guillen de Castro intitulée Las Mocedades del Cid (Les Enfances du Cid), Pierre Corneille
n’a pas manqué de traduire quelques expressions hardies. Après la mort de son
père, Chimène demande justice au roi. Elle décrit le cadavre.
|
Yo llegué
casi sin vida, |
|
y sin alma ¡triste yo! |
|
a mi
padre, que me habló |
|
por
la boca de la herida. |
|
Atajóle
la razón |
|
la muerte, que fue cruel, |
|
y escrivió en este papel |
|
con sangre mi obligación. [63] |
Corneille
fait dire à la malheureuse :
Son flanc étoit ouvert ; et pour mieux m’émouvoir,
Son sang sur
la poussière écrivoit mon devoir ;
Ou plutôt sa
valeur en cet état réduite
Me parloit par sa plaie, et hâtoit
ma poursuite ;
Et pour se
faire entendre au plus juste des rois,
Par cette
triste bouche elle empruntoit ma voix.
La blessure
est une bouche, donc elle parle. C’est métaphoriquement que la blessure est une
bouche ; il faut oublier ce détail. La blessure est identifiée à une
bouche. Donc elle parle. Corneille va plus loin : c’est de cette bouche
que sort la voix de Chimène.
La pointe,
ici, comme souvent, se construit par deux opérations successives : on
confond d’abord deux sens possibles d’un mot, puis on déduit les conséquences
de cette confusion.
Cette brève
analyse aide à comprendre la formule par laquelle Gracián définit l’ « agudeza » :
« un acto del entendimiento
que expresa la correspondencia
que se halla entre los objetos »
(un acte de l’entendement qui exprime la correspondance qui se trouve entre les
objets).
C’est le
produit d’un travail intellectuel. Aussi nombre d’auteurs lui ont-ils reproché
un caractère artificiel qui, disent-ils, ne s’accorde pas avec la sincérité que
l’on doit exiger d’un poète.
Souvent la
pointe s’étend sur plusieurs phrases. Le sonnet lui convient particulièrement,
comme on le voit chez Gongora et Quevedo. Quand on parle de la
« pointe » d’un sonnet, on peut aussi désigner le dernier vers, la
« chute ».
.
Mais il est
possible que la pointe tienne en trois mots. Hamlet dit simplement :
To die, to sleep ; perchance to dream.
Mourir,
dormir ; peut-être rêver.
La mort est
la même chose que le sommeil ; donc elle peut comporter des cauchemars, de
ces visions terrifiantes auxquelles le spectre avait fait allusion dès le début
de la pièce.
La pointe se
construit dans une parfaite indifférence aux catégories de sérieux et de badin.
Paradoxalement, les subtilités de la théologie donnent l’occasion d’en
produire. Dante, trois siècles plus tôt, s’adressait à la Vierge Marie en
l’appelant : « Figlia del tuo figlio ». La Vierge, comme toutes les créatures
humaines fait partie des enfants de Dieu. Donc elle est fille de Dieu. Mais
elle est aussi mère de Jésus, qui est Dieu. Donc elle est fille de son fils.
On joue sur la polysémie des mots, comme dans
la figure de style appelée « syllepse ». La formule « Rome n’est
plus dans Rome » a inspiré plus d’un sonnet, avant que Corneille ne s’en
empare, dans sa tragédie Sertorius. La Rome éternelle, dont nous avons
une idée grandiose, ne ressemble pas à la Rome moderne, champ de ruines. C’est
le même mot, ce n’est pas la même chose.
Les auteurs qui recherchent la pointe
utilisent aussi d’autres procédés, dont plusieurs sont décrits dans les traités
de rhétorique. L’oxymore en est un, peut-être le plus simple. On en trouve, par exemple,
proposés dans un but polémique, chez Philip Sidney : où il est question de
poètes qui ne cessent de parler
Of living deaths, deare wounds,
faire storms & freesing
fires.[64]
L’auteur veut
se distinguer des poètes qui aiment ces expressions chantournées; il veut,
lui, parler simplement, sans artifices, pour dire un amour vrai.
Il est
difficile de trouver un mot qui nomme sans équivoque l’ensemble du mouvement
qui a touché la poésie européenne au XVIe et XVIIe
siècles.
On pourrait
parler d’anti-pétrarquisme, étant admis que les adversaires du style pointu
s’en prennent non à Pétrarque, mais à ses imitateurs. Mais Gracián ne dédaigne
pas de citer Pétrarque lui-même.
On a pu
parler de « maniérisme », en reprenant un mot dont se servent les
historiens de l’art pour décrire un courant qui a joué un grand rôle dans la
peinture de cette époque, et notamment dans la peinture italienne.
« Marinisme » ou
« gongorisme » ne sont pas des termes assez généraux.
« Baroque »
l’est peut-être trop. Il ne faut pas oublier que, dans cet emploi, le mot est
récent. Emprunté, comme « maniérisme », aux historiens de l’art, et
particulièrement aux historiens de l’architecture, le mot a servi à des savants
allemands pour faire ressortir l’originalité de la poésie qui s’est écrite dans
leur langue au cours du XVIIe siècle. Repris par des savants
français, il a permis une nouvelle lecture de la littérature française de la
première moitié du XVIIe siècle, qui n’apparaît plus simplement
comme un « pré-classicisme », c’est-à-dire
une ébauche maladroite du classicisme.
LA COMÉDIE
Pas plus que
Cervantès, Molière n’apprécie les pointes. Dans son Misanthrope, un
personnage récite un sonnet dont la chute est :
Belle Phylis, on désespère
Alors qu’on espère toujours.[65]
Le héros de
la pièce n’a pas de mots assez durs pour ces vers affectés. Il y voit à l’œuvre
« le méchant goût du siècle », auquel il oppose la sagesse de
« nos pères ».
La comédie a
pour mission d’épingler les vices du temps. Castigat
ridendo mores. Cette célèbre formule, dont on ne
connaît pas l’auteur, définit la mission
de la comédie : « Elle corrige les mœurs en riant. » Elle a été
fabriquée à la fin du XVIIe siècle. Tout se passe comme si la
comédie avait besoin de respectabilité et trouvait dans la morale le moyen d’en
acquérir.
Depuis le
début du XVIe siècle, on constate l’existence de deux
traditions : l’une, savante, bien attestée ; l’autre, populaire, plus
difficile à saisir. La tradition savante est en relation avec le théâtre latin.
L’Arioste, Machiavel ne sont pas seulement connus, l’un pour son épopée,
l’autre pour ses écrits politiques (Le Prince). Ils ont écrit chacun
plusieurs comédies qui racontent des histoires de tromperies. Comédies
d’intrigue.
Dans la
comédie populaire, les textes sont improvisés ; les « lazzi »
abondent.[66] La
comédie italienne se répand en Europe, et notamment en France : une troupe
est installée de manière régulière à Paris. L’Allemagne a sa propre
tradition : mais le Hanswurst ressemble fort à
Arlequin. On observe partout en Europe une réaction contre ces spectacles où,
pour faire rire, tous les moyens sont bons, même les plus grossiers. Lorsque
Racine publie son unique comédie, Les
Plaideurs, il se félicite dans sa préface d’avoir évité les « sales
équivoques » que l’on entend partout.
On a beaucoup
dit que Molière est le premier qui ait amené la comédie à un niveau qui la
rende respectable.[67] C’est un point de vue très français : on
ignore la comédie anglaise, celle de Shakespeare et celle de Ben Jonson ;
on n’a pas de la comédie espagnole une idée très favorable.
Le
Misanthrope offre
l’exemple d’une haute comédie, qui décrit avec précision les caractères et, par
ce biais, ouvre la voie à une réflexion morale.
On note, de fait, que, chez Molière, les
titres des comédies mettent souvent en évidence un trait de caractère ou ce
qu’il est convenu d’appeler « un type social », et laissent
apercevoir quelque chose qui rappelle la pratique de la satire : un
personnage qui, sans ressembler à personne en particulier, peut représenter à
lui tout seul toute une catégorie d’individus. On évoque L’Avare, Le
Bourgeois gentilhomme, Le Malade imaginaire… Par un mouvement
inverse, le nom de Tartufe, supposé être un nom propre, devient un nom commun.
La même chose est arrivée au personnage principal de L’Avare ; on
dit « un harpagon ».
Déjà
Corneille avait donné le nom d’un type moral, « le Menteur », à ce
que son modèle espagnol avait appelé plus abstraitement La Verdad sospechosa
( La Vérité suspecte). Après Molière, les titres qui laissent
attendre une étude de caractère se multiplient. En France, par exemple, Le
Joueur, de Regnard (1696), Le
Glorieux, de Destouches (1732), Le Méchant, de Gresset (1747),
toutes pièces qui ont connu un succès considérable, à l’étranger comme en
France.
La comédie
anglaise de la Restauration, c’est-à-dire de la période qui commence en 1660,
après la mort de Cromwell, joue aussi de ces titres parlants, témoins The Man of mode (L’Homme à la mode.1676),
de Sir George Etherege, The Old Bachelor (Le Vieux Garçon.
1693), de William Congreve, The Plain
Dealer (L’homme sans détours.1676) de William Wycherley. [68]
On retrouve
le même procédé, cinquante ans plus tard, chez Goldoni : La Locandiera (La
belle Aubergiste. 1753), I Rusteghi (Les
Rustres. 1760) ou Le Bourru bienfaisant (1771), pièce écrite en
français.
Les auteurs
allemands ne demeurent pas en reste. Gellert écrit Die Betschwester
(La Bigote. 1745) ; Lessing, Der Junge Gelehrte (Le
Jeune Savant.1748).
Qu’on les
considère comme des comédies de caractère, axées sur la description en action
d’un individu supposé typique, ou comme des comédies de mœurs, qui
s’intéressent surtout à un milieu, ces pièces n’accordent en général qu’une
relative importance à la construction de l’intrigue. Elles ne craignent pas
d’utiliser des procédés rebattus : le mariage contrarié, la
« reconnaissance »…[69]
Il est
possible de mettre la comédie classique en relation avec les galeries de
portraits que l’on trouve à l’état pur dans des ouvrages comme Les
Caractères de La Bryuère, ouvrages de moralistes,
mais aussi avec la satire, illustrée par Horace, dans la Rome antique, par
Boileau dans la France de Louis XIV. On trouvera nombre de satires dans la
littérature anglaise du XVIIIe siècle : Alexander Pope est un
maître du genre.
On peut aussi
suggérer une analogie avec la fable. La fable est un genre qui semble avoir
toujours existé, en grec, en latin, dans d’autres langues. Elle se construit
sur une anecdote le plus souvent invraisemblable, — les animaux parlent, — qui illustre une incontestable vérité. Il n’y
a jamais eu de conversations entre un loup et un agneau, mais il est tristement
vrai que « La raison du plus fort est toujours la meilleure ».
Jean de La Fontaine a rendu son éclat à ce genre
un peu négligé. Après lui, les recueils de fables se multiplient tout au long
du XVIIIe siècle dans toutes les littératures d’Europe. On peut
citer Christian Fürchtegott Gellert, qui publie en 1746 ses Fabeln
und Erzählungen (Fables
et Contes), et qui, non content de s’illustrer par des comédies, a tenté de
théoriser la « comédie émouvante » dans son écrit latin Pro comoedia commovente ;
Tomaso de Iriarte, dont les Fábulas literarias (1782) ont fait l’objet de nombreuses
traductions ; Ignacy Krasicki, auteur de Fables et paraboles (Bajki i przypowieści. 1779), et
aussi de satires et du premier roman écrit en polonais, Mikołaja
Doświadczyńskiego
przypadki [70](Aventures
de Nicolas Doswiadczynski) .
Ivan Krylov publie en 1809 un recueil de fables qui lui procure immédiatement
la gloire.
Si ces auteurs reprennent parfois un motif déjà
traité par La Fontaine ou par des auteurs antiques, une grande partie de leur
œuvre est tout à fait originale. On ne trouve par exemple nulle part ailleurs
l’équivalent de la fable de Krylov Le cochon au pied du chêne.
Plus d’une comédie proclame, par son titre même,
qu’elle est destinée à instruire. Molière a donné L’Ecole des femmes après
L’Ecole des Maris . On doit à Marivaux une Ecole des mères.
Nivelle de la Chaussée écrit, lui aussi, une Ecole des mères ; il y
ajoute une Ecole des amis et une Ecole
de la jeunesse. On peut penser que
Sheridan, lorsqu’il a écrit son Ecole de la médisance (School for Scandal), n’était pas loin de parodier cette mode.
L’intention pédagogique est plus visible dans la
fable. Elle amène parfois l’écrivain à modifier une anecdote pour sauver la
morale. L’illustre Lessing, écrivant en prose sa propre version du Corbeau et
du Renard, remplace le fromage par un morceau de viande empoisonnée ; le
Renard, qui est le voleur, sera cruellement puni ; et la morale triomphe.
Les mots « morale »,
« moralité », quand il est question de fables, sont fâcheusement
polysémiques. La morale d’une fable peut inviter à pratiquer la vertu. Il
arrive, et souvent, qu’elle se borne à constater que la vertu n’est pas pratiquée.
La comédie de Lesage, Turcaret (1709), se
termine aussi bien que le Tartufe de Molière : le financier sans
scrupules, escroc de grande envergure, est enfin ruiné ; il l’avait bien
mérité ; mais son valet a réussi à lui voler une forte somme, et peut
dire : « Voilà le règne de M. Turcaret fini ; le mien va
commencer ».
Le XVIIIe siècle, célèbre pour son
optimisme, a produit plus d’un moraliste qui ne l’est guère.
Il a aussi donné naissance à un genre qu’on a
peut-être tort d’appeler « comédie larmoyante ». On a employé le mot
à propos de Nivelle de la Chaussée, dont la notoriété n’a guère duré. C’est une
variante méprisante de la « comoedia commovens » dont a traité Gellert. On devrait
privilégier l’expression « comédie sérieuse », qui a servi à
caractériser la Minna von Barnhelm de Lessing ou certaines pièces de
Sedaine, et qui n’est pas sans ressembler au « drame bourgeois » que
prônait Diderot.
Si, à l’époque de la Renaissance, on aimait
opposer, à la tragédie qui mettait en scène des nobles, la comédie qui montrait
des bourgeois, l’idée du drame bourgeois laisse entendre que le malheur existe
aussi dans les couches modestes de la société. Beaumarchais, dans son Barbier
de Séville et dans son Mariage de
Figaro, n’appuie pas vraiment sur la corde sensible, sinon dans certains
monologues, où l’ordre social est contesté. Les nobles se sont donné « la
peine de naître ». La tragédie fait partie de leurs privilèges.
Schiller le leur arrache en composant un « bürgerliches Trauerspiel »
(une tragédie bourgeoise) intitulée Kabale und
Liebe (Intrigue et amour). Le mot traditionnel « Trauerspiel » vient d’une manière de calembour ;
il garde les premières lettres du mot « tragédie » (« Tragödie » en allemand), et exhibe un sens qui est
« jeu de deuil ». C’est le contraire du mot « Lustspiel », « jeu de joie, qui équivaut à
« comédie ». L’oxymore « bürgerliches Trauerspiel » est un coup porté à la sacro-sainte
théorie des genres.
PRESTIGES DU CONTE
A côté de ses fables, La Fontaine a écrit des
Contes qui lui ont valu quelques ennuis parce qu’il lui arrivait d’y être
léger, voire licencieux.
Charles Perrault est, lui, toujours décent. Aussi
a-t-il fait école. Tout au long du XVIIIe siècles, on a vu paraître
des contes de fées, en vers et en prose. Voltaire en a écrit plusieurs.
Les histoires d’enchanteurs passionnent certain
public. Christophe Wieland donne en 1780 un long poème intitulé Oberon.
Il s’inspire de Huon de Bordeaux, une chanson de geste qui n’a pas été
oubliée.[71]
Il se trouve des critiques pour estimer que ce poème est
« romantique ».[72]
Le 18e siècle commence à peine
lorsqu’Antoine Galland publie sa traduction des Mille et une nuits, contes
arabes.[73]
Il instaure ainsi une tradition de pastiches, où l’Orient, le Proche Orient,
est traité avec une certaine désinvolture. L’imaginaire européen a été très
copieusement nourri de ces figures ; les sortilèges de l’Orient sont venus
rejoindre les merveilles du roman de
chevalerie, que le comte de Tressan, à la fin du siècle, adapte en français
moderne. Le public cultivé peut jouer de la distance : ce monde de djinns
et de péris n’est pas le sien.
Les contes orientaux ont proliféré dans tous les
domaines et servi à toutes les finalités que ce siècle respectait. Il arrive
que le décor oriental soit utilisé à des fins de critique sociale (on songe au Zadig
de Voltaire ou aux Lettres
persanes de Montesquieu). Il sert naturellement le goût pour les fantaisies
érotiques , comme Le Sopha de Crébillon fils ou Les bijoux indiscrets
de Diderot. Il est l’un des premiers domaines où le fantastique se soit
développé, comme dans le Vathek que William
Beckford a écrit directement en français.
Du point de vue formel, Les Mille et une nuits
offrent un exemple remarquable. Non seulement l’ensemble des récits est
présenté à l’intérieur d’un récit initial qui sert de cadre, comme dans le Décaméron,
mais encore la technique des interruptions, suspensions, intercalations
d’épisodes fortuits, dépasse en virtuosité les plus belles imprudences du roman
de chevalerie et du roman précieux.
Le monde anglais, au début du même 18e
siècle, lance deux figures qui ont fait une belle carrière, moins peut-être à
cause de leur signification morale que par les fantasmes qu’elles mettent en
jeu. Le Gulliver de Swift (1726) est sans doute en partie un pamphlet
politique, et une méditation sur la relativité des systèmes sociaux[74]. Mais
c’est aussi un jeu d’images que nulle idée ne parvient à effacer. D’anciennes
histoires de géants, comme celles que Rabelais avait racontées en son temps,
reviennent à la surface : le mot « lilliputien » se retrouve
dans la plupart des langues de l’Europe, témoignant de la force du rêve.
Pour Robinson Crusoe (1719), c’est
initialement un témoignage, fondé sur un fait vrai. Réflexion sur la naissance
de la civilisation, sur le rapport de l’homme occidental à ce que pourrait être
l’ordre du monde, méditation sur la solitude et sur l’amitié, cette histoire
met en jeu d’étranges sentiments. Il y a du Robinson chez Jean-Jacques
Rousseau : on éprouve du plaisir à habiter une île loin du monde, à
recréer un monde nouveau, un monde presque parfait, dans le bonheur qu’on
éprouve à être soi-même un bon sauvage.
On s’étonne du nombre de mythes qu’a mis en
circulation ce siècle réputé à juste titre rationaliste. Il faudrait, certes,
une grande naïveté pour se représenter quelque siècle que ce soit comme un ensemble homogène. On ne pourra
identifier le XVIIIe siècle avec le « Siècle des
Lumières » que si l’on oublie maint détail, à commencer par l’intérêt
alors manifesté pour ce qu’on appelle la tradition populaire.
La distance est d’un peu plus de cent ans entre
les Contes de Perrault (1697) et ceux des frères Grimm(1812). Les sources sont
analogues : ce que racontent les nourrices. Le traitement diffère.
Perrault propose un divertissement littéraire ; les Grimm accomplissent
une tâche patriotique : ils remettent en honneur le patrimoine de
l’Allemagne.
Le recueil publié par l’évêque Thomas Percy, Reliques
of Ancient English Poetry (1770), met à la disposition du public cultivé
nombre de textes qui ont vécu en marge de la littérature officielle. Le mot
« ballade » resurgit avec un sens nouveau ; il n’est plus
question d’une forme fixe, mais d’un poème en strophes, éventuellement chanté,
qui raconte une vieille histoire, comme celle du roi Cophetua,
à laquelle Shakespeare avait fait allusion. C’est dans ce recueil que l’on
rencontre le célèbre Robin Hood (Robin des Bois). Le recueil de Percy est
strictement national. Il n’en va pas de même pour les Stimmen
der Völker, (Voix des peuples), où Herder donne, en traduction
allemande, des chants venus du monde entier.[75] Le
livre est plein d’histoires merveilleuses : rencontres entre un mortel et
une fée, ou avec un esprit maléfique. C’est dans cet esprit que Goethe a
composé le célèbre Erlkönig (Le Roi des aulnes) qui, avec la non
moins célèbre Lenore de Bürger,
et avec la chanson du roi de Thulé, qui se trouve dans le Faust, donne
l’idée la plus durable de ce qu’a été la ballade romantique. Il est inutile de
dire que ces textes ont été largement traduits.
Le succès d’Ossian, ou du pseudo-Ossian, succès
corroboré par la peinture et la musique, est sans aucun doute lié d’abord à des
images, à un paysage onirique. Landes où siffle le vent, rochers dressés au
bord de mers déchaînées, îles du bout du monde. Ossian a vécu au IIIe
siècle. Macpherson a recueilli, en Ecosse, des chansons qui lui sont
attribuées, à partir desquelles il a cru pouvoir reconstituer l’œuvre
primitive. Il a trouvé, pour ses adaptations, une prose rythmée que l’on peut
souvent transcrire comme des vers assez souples. Il a emprunté à la Bible le
jeu des parallélismes. Sa manière se retrouve chez un poète que son époque n’a
guère reconnu, mais dont l’étoile n’a cessé de monter depuis la fin du XIXe
siècle et le mouvement appelé « symboliste » : William Blake.
Les textes de Macpherson ont été traduits dans
toutes les langues de l’Europe, bien qu’on ait très tôt accusé leur auteur
d’avoir tout inventé, d’être un simple faussaire. Cette accusation n’a pas
empêché Goethe, dans son roman Die Leiden des jungen
Werthers (Les Souffrances du jeune Werther .
1774), d’établir un parallèle entre Ossian et Homère. Le parallèle met en jeu
une image du monde : le monde homérique est un monde plein, un monde
socialisé, un monde de la fête. Le monde d’Ossian est un monde de l’absence ;
on perçoit la voix d’êtres lointains ; le personnage principal serait
finalement le vent. La voix du vent est-elle la voix des morts ? Le texte
de Goethe insiste sur la présence des disparus, sur la relation mystérieuse que
les vivants entretiennent avec eux. Werther, en se suicidant, rejoint ceux
qu’il a autrefois aimés.
Cette note nostalgique va quelque temps dominer
la littérature.
RETOUR DES MYTHES
Le mot « mythe » est présent dès les
débuts de la langue grecque. On le trouve chez Homère. Il existe à peine en
latin,[76] et
disparaît en fait jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, date à laquelle
il reparaît sous la plume d’écrivains allemands, puis s’étend aux autres
langues.
Entretemps, on a désigné ce que nous appelons
« mythe » grâce au mot latin « fabula » (fable). Ce mot
extrêmement polysémique implique, dans l’Europe chrétienne, que les mythes sont
des récits mensongers et, partant, assez méprisables, mais pourvus, pour qui
sait les déchiffrer, d’un sens moral. L’arrivée du mot « mythe », à
un moment où l’on découvre ou redécouvre
des mythes autres que grecs, mythes germaniques en particulier, permet de
penser ces mythes comme respectables, bien qu’erronés. Jacob Grimm consacre une
importante étude à la mythologie allemande, et ce travail complète d’une
certaine façon le recueil de contes qu’il a établi avec son frère. C’est comme
lui un ouvrage patriotique.
Il n’y a pas jusqu’à la Grèce elle-même qui, chez
nombre de poètes, ne soit perçue comme un objet mythique. A l’époque même où la
Révolution française joue de tout un appareil de métaphores antiques, Grèce et
Rome confondues dans une éternité supposée de la raison, une autre image de la
Grèce, une image idyllique, patriarcale, se répand dans la littérature. Les
grandes odes de Schiller font revivre la Grèce des mystères ; la nostalgie
des images antiques domine les poèmes de Hölderlin et son roman Hypérion.
Quelque temps plus tard, Byron, dans son Giaour, parle de la Grèce comme
d’une princesse endormie : « T’is Greece,
but living Greece no more ».[77]
On parle alors d’un classicisme, Goethe lui-même
s’est parfois déclaré « classique », par opposition à la génération
« romantique » qui le suivait. Une chose est sûre : ce mouvement
a peu de rapport avec celui que les historiens ont décrit dans la France de
Louis XIV. Racine ne savait pas qu’il serait un jour étiqueté
« classique ». Il croyait que « le bon sens et la raison »
sont « les mêmes dans tous les siècles ». Le classicisme de Goethe,
de Chénier, de Foscolo (Le Grazie. Les Grâces. 1807), de Keats (Ode
to a grecian Urn. Ode à une
urne grecque. 1819) est au contraire un classicisme de la nostalgie.
Dans son second Faust, deuxième partie
d’une immense tragédie[78] à
laquelle il a travaillé toute sa vie, Goethe imagine un mariage entre son
héros, le magicien, et la belle Hélène de Troie, entre le monde médiéval
allemand et celui de l’antique Hellade. Le mythe grec s’immisce dans la
tradition allemande, qui devient elle-même mythique.
Faust est entré en littérature à la fin du XVIe
siècle ; il a continué à exister dans des livres, mais aussi dans le
théâtre de foire, dans le théâtre de marionnettes. Il appartient par ce biais à
la tradition populaire. Ce n’est pas Goethe qui a inventé l’apparition
d’Hélène.
Chez Goethe, Faust évoque le diable et le voit
apparaître sous les traits de Méphistophélès. Après l’avoir aidé à conquérir
Marguerite, le diable le conduit dans le domaine du mythe : il lui montre
un sabbat médiéval, la nuit de Walpurgis.[79] Il s’introduit avec lui dans un sabbat
antique, la « nuit de Walpurgis classique », où il peut fréquenter
tous les monstres de la mythologie grecque. C’est là que Faust rencontre
Hélène. Cette rencontre a une valeur emblématique ; le poète fait se
rejoindre le Nord et le Midi, l’Allemagne et la Grèce, le Moyen Âge et
l’Antiquité, le romantisme et le classicisme. Mais cette immense synthèse est
fragile ; il ne peut s’agir que d’un instant, qui passera ; on n’en
fera pas un dénouement. Il est impossible de s’établir à demeure dans un burg
hellène. Le dénouement de la tragédie est ailleurs, hors du temps.
Contrairement à ce que stipulait la tradition, Faust est sauvé, comme l’avait
annoncé le Seigneur Dieu, dans le prologue. Le dénouement est-il ce qui importe
le plus ? Il semble que le mouvement dans lequel est entraîné le héros, le
jeu même du texte, la succession des expériences vécues, des expériences où
Faust s’éprouve vivre, l’emportent sur la nécessité de porter un verdict. C’est
dans ce sens qu’a été glosé le dernier vers, si difficile à traduire en
français :
Das
Ewigweibliche zieht uns hinan.
Littéralement : « L’Eternel féminin
nous attire vers le haut. » Mais l’essentiel est ce petit mot ignoré du
français : « hinan ». Il indique que
le mouvement d’ascension est éprouvé par celui qui monte, et non du point de
vue de celui ou de celle vers qui il monte, et encore moins d’un point de vue
extérieur.[80]
L’œuvre, et surtout sa seconde partie, a inquiété
nombre de lecteurs, même admiratifs, mais attachés à l’unité d’action, donc à
la possibilité d’une interprétation synthétique. Peut-être faut-il lui
appliquer l’étonnant adjectif « incalculable » dont Goethe s’est
servi pour qualifier son roman complexe Wilhelm Meister.
Le Faust est sans doute, avec toutes ses obscurités, et
justement parce qu’il est obscur, un des textes qui a le plus stimulé les
créateurs dans toutes les branches de l’art : peintres, graveurs et
musiciens ont rivalisé avec les poètes ( Lenau, Pouchkine, Valéry, Pessoa…).
Cette œuvre éparse, bâtie de la manière la moins classique, a encouragé les
tentatives les plus déconcertantes, comme La Tentation de saint Antoine,
de Flaubert, le Peer Gynt, d’Ibsen, ou La Tragédie de l’homme, d’Imre Madách.
C’est à peu près à la même époque que Faust, à la
fin du 16e siècle, qu’est apparu en Espagne le motif de don Juan.
Comme Faust, don Juan a prolongé son existence grâce au théâtre. Sa légende,
elle aussi, a pris presque d’emblée la forme d’une anecdote édifiante. C’est
ainsi que Molière semble l’avoir entendue, dans une pièce qui n’a pas eu, en
son temps, le succès qu’elle connaît depuis le milieu du XXe siècle.
Le livret écrit par Lorenzo da Ponte suit cette voie ; il est intitulé Il
dissoluto punito ossia il Don Giovanni (Le débauché puni ou Don Juan).
S’il faut en croire plus d’un poète de l’époque romantique (Hoffmann, Musset,
Pouchkine, Alexeï Tolstoï, Zorilla…), la musique de Mozart (1787) l’a
métamorphosé. Après avoir exprimé le mépris que lui inspire le personnage qu’a
peint Molière, Musset écrit :
Il
en est un plus grand, plus beau, plus poétique,
Que personne n’a fait, que Mozart a rêvé,
Qu’Hoffmann a vu passer, au son de la musique
Sous un éclair divin de sa nuit fantastique,
Admirable portrait qu’il n’a point achevé,
Et que de notre temps Shakspeare
aurait trouvé.
S’il faut en croire Hoffmann et son bref récit Don
Juan. Eine fabelhafte Begebenheit, die sich mit einem reisenden Enthusiasten zugetragen, [81] Don
Juan est un adversaire de Dieu, un véritable Satan. C’est une interprétation
que Molière avait déjà suggérée en inventant le personnage d’Elvire, moniale
que son séducteur arrache au couvent.
Depuis Milton et Le Paradis perdu, l’idée
chemine, chez Dryden, chez Blake, chez Byron : Satan est un véritable
héros. On la retrouve chez Vigny, chez Espronceda, chez Lermontov. Shelley,
comme Musset, le compare à Prométhée. Satan est devenu un mythe. On le retrouve
dans le roman Consuelo, de George Sand, comme « celui à qui l’on a
fait tort ». Dans Les Fleurs du mal
les « Litanies de Satan » reprennent ce motif du révolté
injustement puni. Hugo envisage, dans La Fin de Satan, une
réconciliation entre les deux adversaires.
Au XIXe siècle, la réflexion sur les
mythes est aussi une méditation sur leur mort. L’un des fantasmes majeurs du
romantisme est celui de
l’interrègne : entre le passé grandiose et un avenir, qui s’annonce
peut-être radieux, domine le médiocre.
Und
wozu Dichter in dürftiger
Zeit ?[82]
Il arrive que le réalisme soit coloré de
désenchantement. L’image biblique de la Jérusalem céleste, qu’elle doive ou non
se réaliser sur terre, pourrait être prise à son tour pour un mythe. On observe
que ce mythe-là ne se prête pas à la représentation ; la littérature
européenne est pleine d’œuvres inachevées parce qu’elles n’ont pas réussi à
peindre la perfection finale : Gogol a échoué à finir Les Âmes mortes,
et cet échec a marqué le roman russe.
Dans un texte célèbre de Jean Paul,[83] que
Germaine de Staël a traduit dans De l’Allemagne, un personnage voit en
rêve le Christ dire qu’il n’y a pas de Dieu. L’expression « Dieu est
mort » ne se trouve pas littéralement dans ce texte. Gérard de Nerval la
cite, en épigraphe à son poème Le Christ aux Oliviers, comme s’il
traduisait littéralement Jean Paul. On la retrouve dans Nietzsche ; elle
sera commentée de diverses façons.
Plus facile à accepter par le public, l’idée de
la mort des dieux antiques apparaît chez Heine, chez Flaubert ( La Tentation
de saint Antoine), Vigny. Ibsen s’intéresse à l’empereur roman Julien, dit
l’Apostat, dernier rempart du paganisme moribond.
Le mot « mort » n’est-il qu’une pâle
métaphore, que devrait faire s’évanouir sa traduction en « triomphe de
l’athéisme » ?
LE ROMAN, UNE « ÉPOPÉE COMIQUE EN
PROSE »
Le XVIIIe siècle a vu apparaître,
avant que ne naisse le genre fantastique, des romans qui, sans plus vraiment
mériter le nom de « picaresques », en utilisent la formule. La
narration est menée à la première personne ; le personnage raconte ses aventures,
depuis son premier choc avec la société jusqu’au moment où il accède à la
sagesse. Le Gil Blas de Le Sage offre un bon exemple, non moins que le Tom
Jones et les autres romans de Henry Fielding.[84]
Fielding est l’auteur de la formule « comic epic poem
in prose » (épopée comique en prose) qui fonde un nouveau roman en jouant
avec la théorie d’Aristote ; selon La Poétique, à la tragédie et à
l’épopée, genres nobles, s’opposent deux genres bas : la comédie et un
genre difficile à nommer[85] ;
or, depuis la Renaissance, on définissait le roman comme une épopée en prose.
Fielding envisage une « épopée comique », une épopée des gens
du commun.
Ce faisant, il parodie les grands romans
sentimentaux de son contemporain Samuel Richardson : la célèbre Paméla (1740)
ou Clarissa Harlow[86]. Ces
romans sont aussi des « épopées comiques » en ce sens qu’ils mettent
en scène des personnages comme on en rencontre dans la vie courante. Ils ont eu
un immense succès ; Diderot en raffolait.
Ils imposent une nouvelle formule, celle du roman
par lettres, qui existe depuis
longtemps, mais n’avait jamais eu cette importance.
Lorsque le roman consiste en lettres écrites par
un seul personnage, il rejoint le roman biographique écrit à la première
personne. C’est, par exemple, le cas de Werther, des Ultime lettere di Jacopo Ortis, de Ugo Foscolo, du roman Valérie,
de la baronne de Krüdener. Mais il est possible de réunir des lettres
écrites par plusieurs personnages. Cette formule a connu un très grand succès
dans les dernières années du siècle : La Nouvelle Héloïse, de
Jean-Jacques Rousseau, Les Liaisons dangereuses, de Choderlos
de Laclos.
Elle favorise la multiplication des digressions,
dont certains auteurs se font alors les hérauts. On pense à Lawrence Sterne et
à son livre The Life and Opinions of Tristram Shandy, Gentleman (Vie
et opinions de Tristram Shandy, gentilhomme ). Goethe a beaucoup
apprécié ce livre, ainsi que Jacques le Fataliste, de Diderot. Il
a lui-même traduit en allemand Le Neveu de Rameau. Ces « rhapsodies », comme on disait
alors, pourrait-on les qualifier en reprenant l’adjectif cher à Goethe, d’
« incalculables » ?
Walter Scott (1771-1832) découvre une formule qui
fait le tour de l’Europe. Il écrit des romans historiques. C’était une manière
nouvelle de comprendre le vieux précepte « instruire en
divertissant » ou « mêler l’utile à l’agréable », comme disait
le poète Horace.[87]
Il y fallait quelques précautions.
La première précaution était d’écrire des romans
qui soient acceptables du point de vue de la poétique. Donc tout sauf des
rhapsodies. Walter Scott a sagement utilisé le modèle de la tragédie classique,
celui qui suppose l’unité d’action.
La seconde précaution consistait à instruire en
communiquant un véritable savoir et non plus seulement en faisant la morale.
Les romans de Walter Scott permettent d’apprendre commodément l’histoire de
l’Ecosse et celle de l’Angleterre. Ivanhoe est un bon exemple. Le roman
raconte un épisode assez connu de la vie du roi Richard Cœur de Lion. Mais il
évoque aussi une question plus générale, celle de l’assimilation des Normands,
aristocratie arrivée sur l’île avec Guillaume le Conquérant, et des Saxons
installés depuis plusieurs siècles.
La méthode consiste à faire apparaître de
personnages de trois types. Les uns ont réellement existé et figurent dans
les chroniques. Les deuxièmes sont fictifs, leurs aventures forment l’intrigue
du livre. D’autres, tout aussi fictifs, mais moins nettement individualisés,
font partie du décor ; ils
représentent différents groupes sociaux.
Le plus souvent, Walter Scott se contente
d’éléments traditionnels : un beau jeune homme, une jolie jeune fille, un
traître qui, évidemment, convoite la demoiselle. Ce vieux schéma de comédie ou
de roman d’aventures , tout prêt à servir pour l’opéra romantique, permet des
effets intéressants sans choquer la morale.
Il s’écrit des romans historiques un peu partout
en Europe. La formule, adaptable partout, semble exiger une référence au passé
national.
Victor Hugo donne Notre-Dame de Paris. I promessi Sposi (Les
Fiancés) de Manzoni se passe à Milan. Tarass
Boulba, de Nicolas Gogol, a pour cadre l’Ukraine. Benito Pérez Galdós
consacre une série de 46 romans brefs, dits « Episodios
nacionales » , à illustrer l’histoire de
L’Espagne tout au long du XIXe siècle. La grande trilogie[88]
d’Henryk Sieńkiewicz est certainement
moins connue en Europe que son Quo vadis ? qui raconte les débuts du christianisme à
Rome, donc propose une histoire que nombre de lecteurs sont disposé à
considérer comme plus proche d’eux que l’histoire polonaise. Ne pas oublier que
Guerre et paix, de Léon Tolstoï, est un roman historique.
La liste pourrait s’allonger. Un contre-exemple
serait fourni par le roman Salammbô, où Flaubert s’est acharné à peindre
la civilisation carthaginoise, une civilisation qu’il juge barbare, aussi
étrangère que possible à la culture gréco-latine.
En relation avec le roman historique, apparaît un
drame historique, qui est cultivé dans tous les pays d’Europe, depuis la fin du
XVIIIe siècle. En Allemagne, Goethe inaugure sa carrière dramatique
avec Götz von Berlichingen. Le personnage éponyme a vécu à l’époque de
la Réforme protestante. Schiller fait revivre l’Espagne du XVIe
siècle (Don Carlos. 1787) ou l’Angleterre de la même époque (Maria
Stuart.1800).
La liste serait infinie. On peut retenir : Marino Faliero, de Byron (1820), Lorenzaccio,
de Musset (1834) ; Boris Godounov, de Pouchkine (1830)…
Du drame à l’opéra, il n’y a que peu de distance.
Walter Scott n’est pas seulement un romancier qui
séduit toute l’Europe. C’est aussi un poète, qui écrit des récits en vers,
comme The Lay of the Last Minstrel (Le Lai
du dernier ménestrel, 1805) ou The Lady of the Lake (La Dame du lac (1810).
Il publie en 1806 un recueil intitulé Ballads
and Lyrical Pieces (Ballades et poésies lyriques).
La ballade est un poème narratif bref, qui prend
pour modèle des chansons populaires anonymes. Nombreux sont les poètes qui
l’ont cultivée.
Erlkönig
(Le
Roi des Aulnes. 1787), que Walter Scott a traduit en anglais, n’est pas,
loin s’en faut, la seule ballade que Goethe ait composée. Lenore, de
Gottfried August Bürger, est resté longtemps presque aussi célèbre. Schiller
écrit des ballades. William Wordsworth et Samuel Coleridge publient un recueil
commun, Lyrical Ballads (Ballades
lyriques 1798). Le jeune Victor Hugo reprend le mot (Odes et ballades.
1826). On pourrait y joindre, parce qu’à cette époque les mots
« ballade » et « romance » sont souvent tenus pour
synonymes, les Romances históricos (1841),
du duc de Rivas. [89]
Tous ces textes sont considérés comme appartenant
au romantisme.
QU’EST-CE QUE LE ROMANTISME ?
Pour la première fois dans l’histoire de la
littérature européenne, le mot qui sert aujourd’hui à nommer une période et un
mouvement est contemporain de cette période et de ce mouvement. Des mots comme
« Renaissance », « maniérisme », « baroque »,
« classicisme » ont été lancés au XIXe siècle. Les
contemporains n’en faisaient pas usage.
Le mot « romantique », pendant la
première moitié du XIXe siècle, a dominé la vie littéraire dans
toute l’ Europe.
Il ne s’ensuit pas que son sens puisse être
nettement précisé. On dirait plutôt un mot magique,[90] qui
serait d’autant plus séduisant qu’il échappe à la définition. Il en va de même
pour le mot « romantisme ».
« Romantique » est antérieur à
« romantisme ». Il apparaît en anglais(« romantic »)
et en allemand (« romantisch ») avec une
étymologie évidente : il vient du roman, du roman médiéval, du roman de
chevalerie. Parfois, il signifie « pittoresque ». Il peut qualifier
un paysage grandiose. Souvent il pourrait être l’équivalent de
« chevaleresque », mais aussi, simplement, de « médiéval ».
Si Die Jungfrau von Orleans (La Pucelle d’Orléans) de Schiller
est qualifiée de « romantische Tragödie », c’est parce que l’action se passe au 15e
siècle. L’intérêt pour la littérature de Moyen Âge va croissant pendant la
seconde moitié du 18e siècle. On redécouvre des textes
oubliés : textes d’auteurs, comme le Parzival de Wolfram von
Eschenbach, textes anonymes, comme le Nibelungenlied ;
on collecte des textes perçus comme « populaires » : contes,
ballades, romances. Il y a une mode du mot « troubadour ».[91]
Le mot « romantique » prend un sens
nouveau lorsque August von Schlegel construit une opposition simple entre les
deux mots « classique » et « romantique ». Le mot
« classique » acquiert du coup un sens nouveau : il désigne la
littérature inspirée de l’Antiquité, littérature respectueuse du paganisme.
« Romantique » renvoie alors au Moyen Âge en en soulignant le
caractère chrétien. Cette interprétation, diffusée dans toute l’Europe par le
livre De l’Allemagne, de Germaine de Staël, connaît un grand succès. Il
en existe une variante, qui oppose « les littératures du Nord » à
celles du Midi, c’est-à-dire, en dernier ressort, les langues germaniques aux
langues romanes.
L’essentiel est sans doute le rejet de la
poétique dont L’Art Poétique de
Boileau est la plus célèbre illustration. En Italie comme en Angleterre, on
conteste la théorie des genres et la nécessité d’observer au théâtre l’unité de
lieu et l’unité d’action. En relation avec l’histoire politique du moment, on
assiste à des réactions patriotiques. C’est l’hégémonie culturelle de la France
qui est remise en cause : on choisit des modèles nouveaux, le plus
illustre étant Shakespeare, dont les traductions se multiplient.
Le romantisme français est dans une position
particulière : il se présente comme une école ; il a un programme.
Il n’en va pas de même pour ce que nous appelons
« le romantisme allemand », mouvement qui est antérieur à
l’apparition du couple d’opposés classicisme/romantisme. Le mot « romantisch » apparaît sous la plume de Novalis, qui le
met en relation avec le mot « roman », mais pris dans tous les sens
possibles, y compris celui que laissent deviner des novateurs comme Friedrich
Schlegel.[92]
Le romantisme allemand développe une réflexion philosophique proche de
l’expérience mystique.[93]
Dans ces conditions, il est difficile d’imaginer
une synthèse qui tiendrait compte de tous les sens qui se sont attachés au mot
« romantique » pendant la première moitié du XIXe siècle.
Il est plus difficile encore de classer les
écrivains et de déterminer ceux qui peuvent être considérés comme romantiques.
Il existe certes des romantiques convaincus. L’autorité de Victor Hugo a fait
exister quelque temps une école romantique en France. La bataille d’Hernani a
tracé une limite entre deux camps.
Mais Musset, qui a participé à cette bataille,
prend ses distances, en saluant ironiquement les « jeunes champions d’une
cause un peu vieille, /Classiques bien rasés, à la face vermeille,/Romantiques
barbus, aux visages blêmis ! »
Mais Byron, qui passe pour le modèle du poète
romantique, écrit à Goethe, en 1820 :
« J‘entends dire qu’en Allemagne, aussi bien
qu’en Italie, se mène un grand combat entre ce qu’on appelle
« classique » et « romantique », termes qui n’avaient pas
cours en Angleterre, au moins quand j’en suis parti il y a quatre ou cinq
ans. »
Mais Pouchkine, bien qu’il ait eu une grande
admiration pour Byron, bien qu’il ait parlé de son Boris Godounov comme d’une « tragédie romantique »,
bien qu’il ait longtemps passé, lui aussi, pour un poète romantique, ne semble
pas avoir pour lui-même revendiqué cette appellation.
Pour un grand nombre d’écrivains, le couple
« classicisme/romantisme » est un objet de curiosité que l’on peut
observer d’assez loin.
Par ailleurs, on ne voit pas qu’il ait existé une poétique romantique,
qui présenterait quelque analogie de structure avec la poétique classique. Il
se trouve, certes, des critiques pour employer l’expression « lois du
genre », mais on n’entreprend plus de formuler ces lois.
Toute l’Europe emploie les mots « romantique » et
« romantisme ». Cette unanimité est un signe : l’expression
« littérature européenne » désigne désormais non seulement un
ensemble cohérent, mais un ensemble où
les transferts peuvent avoir lieu dans toutes les directions. Victor Hugo est
lu en Russie comme en Espagne.
QU’EST-CE QUE LE RÉALISME ?
Au milieu du XIXe siècle apparaît un nouveau couple de
contraires. Le mot « réalisme » intéressait surtout les philosophes.
Voilà qu’on en fait une notion littéraire, qui s’oppose au romantisme. Le mot
n’est pas beaucoup plus clair.
Il est à noter que Balzac n’en fait pas usage, et que Flaubert le
déteste. Mais il s’est trouvé des critiques pour le leur imposer.
L’ambition de Balzac obéit aux mêmes règles que
celle de Walter Scott. Mais la méthode diffère légèrement. La Comédie humaine est une œuvre qui
doit instruire en décrivant et en analysant, non plus le passé, mais les
ressorts de la société contemporaine. Elle y parvient en multipliant la
description des détails. Le mot de « réalisme » est lié dans plus
d’un esprit à la minutie de ces descriptions.
Zola ira dans le même sens. Il veut un roman « d'observation et
d'expérimentation ». Il entend dégager des lois. « Nous faisons en
quelque sorte de la psychologie scientifique. » C’est ainsi que la
critique est amenée à utiliser fréquemment ce mot, « psychologie »,
mot qui, apparu à la fin du 18e siècle, a passé longtemps pour un
mot de médecin ou de philosophe.
Le roman du XIXe siècle entretient un
rapport étroit avec le journalisme. Cela peut s’entendre de deux façons. D’une
part, il est fréquent qu’un roman paraisse dans un périodique, quotidien ou
revue, sous la forme du feuilleton, par brefs chapitres, ou par masses de quelque
cent pages.
D’autre part, nombre de romanciers gagnent leur
pain en tant que journalistes, soit en écrivant régulièrement des articles,
soit en dirigeant une publication. On pourrait citer Thackeray, George Eliot,
Dostoïevski, Theodor Fontane, Verga, Zola. Il serait plus rapide d’évoquer ceux
qui ont pu se tenir à l’écart, comme Flaubert ou Tourguéniev. Dostoïevski
enviait Tolstoï de pouvoir travailler librement à son œuvre littéraire.
Lorsque Mallarmé suggère que la littérature de
son temps relève en grande partie du « reportage », il rend compte de
deux faits visibles. L’un est que les romanciers, avec la complicité du public,
ont tendance à concevoir leur travail comme une enquête. Le goût du document
l’emporte sur toute autre considération : un romancier doit avoir un
fichier. L’autre est que le romancier doit donner un avis sur ce qu’il écrit,
sur ce qu’il fait découvrir à ses lecteurs ; il se met lui-même en scène ;
le « nous » d’auteur apparaît avec une certaine fréquence.
Paradoxalement, les deux phénomènes ont un effet
commun : le romancier adopte un point de vue absolu, que plusieurs
critiques impertinents comparent à celui de Dieu. L’auteur d’un roman supposé
réaliste prétend parfois, en toute candeur, en savoir plus long que ses
personnages sur les motifs qui les font agir.
Le pur roman d’aventures n’a pas disparu pour
autant, au contraire. Son titre parfois promet des révélations. Les Mystères
de Paris, d’Eugène Sue, suscitent des émules : Les Mystères de
Londres de Paul Féval (1844), Os Misterios de
Lisboa de Camilo Castelo Branco (1854), Les bas-fonds de Pétersbourg
de Vsevolod Krestovski (1867).
Le roman policier naît aux Etats-Unis, sous la
plume d’Edgar Poe, dont le succès est rapide en Europe. The Murders in the
Rue Morgue (Double
Assassinat dans la rue Morgue), publié en 1841, traduit dès 1847,[94]
n’est encore qu’une nouvelle ; en inventant le procédé de la fausse piste,
Emile Gaboriau fonde le véritable roman policier, récit développé d’une
enquête, tel qu’on le trouve chez Conan Doyle et bien d’autres. Le roman
policier est un avatar de la narration classique, organisée autour d’un
dénouement.
Le roman
dit réaliste n’est pas sans raison contemporain d’un théâtre qui joue sur
l’illusion, qui construit des décors aussi proches que possible de ce que l’on
peut voir hors du théâtre, et met sur la scène des personnages qui ressemblent
aux spectateurs.
Les révolutions dans l’art de la mise en scène
qui se produisent dans les dernières années du 19e et dans les
premières décennies du 20e ont eu, pour l’évolution de la
littérature tout entière une signification profonde. La convention réaliste,
qui avait permis les drames d’Ibsen, était attaquée.
HUMOUR ET FANTASTIQUE
C’est à la fin du XVIIIe siècle
qu’apparaît un genre qui nous semble combiner de manière paradoxale le réalisme
et les rêveries romantiques. Le mot « fantastique » prend un sens
nouveau.
Un récit fantastique suppose un cadre tout à fait
vraisemblable. Dans ce cadre se produit un événement dont le témoin,
généralement unique, ne peut pas admettre la possibilité. Il voit, par exemple,
un fantôme, alors qu’il n’a jamais cru à l’existence des fantômes. Trois voies
sont ouvertes au narrateur : où il trouve une explication rationnelle, ou
il recourt à un discours religieux, ou il renonce. Ou bien il déclare que le
personnage a rêvé (comme dans Le Marchand de cercueils , de Pouchkine),
qu’il a été victime d’une savante mise en scène (comme dans Le Château des Carpathes de Jules
Verne) ; ou bien il fait entrer en jeu le surnaturel (comme dans Spirite
de Théophile Gautier[95]) ;
ou il évite de conclure (comme Mérimée, dans La Vénus d’Ille). [96]
On parle de fantastique à propos de textes comme Le
Diable amoureux de Jacques Cazotte (1772) ou The Monk (Le Moine.
1796) de Matthew Lewis qui imposent à des lecteurs sceptiques l’idée que le
diable existe. Lewis, dans les premières pages de son roman, joue du
dépaysement : en bon protestant qu’il dit être, il décrit l’Espagne, où se
déroule son récit, comme un pays papiste, un pays de superstitions ridicules.
Mais son attitude change à mesure que le récit avance. Le lecteur se trouve à
la fin en pleine tentation de saint Antoine. S’il n’est pas disposé à y croire,
il lui reste à faire semblant, comme au théâtre.
Le genre fantastique a longtemps reposé, comme le
conte de fées, sur une réalité sociale incontestable : les superstitions,
bien vivantes dans les campagnes, produisent leurs effet aussi dans les villes,
où elles sont apportées et entretenus par les nourrices et les domestiques qui
viennent du village.
La tentation de saint Antoine fait partie de ces
récits, chantés en complaintes, représentés en images coloriées, qui survivent
en marge du monde religieux. Elle a inspiré des peintres à la fin du Moyen
Âge : Bosch, Breughel, Grünewald. Elle a inspiré, au début du XVIIe
siècle, le graveur Jacques Callot. Elle commande Les Elixirs du diable,
de E.T.A. Hoffmann, un roman terrifiant qui repose, comme Le Moine, sur
un élément que certains lecteurs trouvent invraisemblable : la fiole dont
le contenu, absorbé par le héros, le précipite dans les aventures les plus
inquiétantes, fait réellement partie des cadeaux que le diable a réellement
offerts à saint Antoine.
Hoffmann a commencé sa tardive carrière
d’écrivain par un recueil qu’il intitule Fantaisies à la manière de Callot.
Cette référence met en jeu le sens du grotesque, la multiplicité grouillante
des détails, l’art, pour ainsi dire, de montrer les choses sous un jour
inhabituel, déconcertant.
Nombre d’ouvrages dits fantastiques sont
imperturbablement sérieux. Dès que le souci de créer la terreur devient
dominant, la narration peut rarement laisser place à une prise de distance,
comme l’humour. Hoffmann, pourtant, est souvent drôle. Son comique joue à la
fois du grotesque et de l’ironie. Cette ironie est dans le droit fil de la
tradition qui remonte au moins à Sterne. Hoffmann s’est plu, lui aussi, à
mettre en doute les structures sacro-saintes de la narration classique. Le
Chat Murr va plus loin que nombre d’expérimentations modernes : sous
un prétexte vaguement vraisemblable — l’auteur du récit aurait laissé dans son
manuscrit des feuilles arrachées à un autre manuscrit et l’imprimeur négligent n’aurait pas vu la
différence — Hoffmann offre au lecteur une histoire double : le premier
récit s’interrompt parfois au milieu d’une phrase pour laisser place à l’autre
récit qui est reproduit à partir du milieu d’une phrase. Quelques personnages
apparaissent dans les deux histoires, qui sont cependant indépendantes. Il y a
de quoi s’y perdre d’autant plus que l’auteur du premier récit n’est autre que
le chat. Chat savant, qui sait écrire.
A la suite de Callot, qui a représenté les
personnages de la Commedia dell’Arte, Hoffmann, dans La
Princesse Brambilla, évoque à la fois le carnaval de Rome et le monde du
théâtre. Il insiste sur ce que peut avoir de terrifiant le port du masque, qui
met en doute la personnalité de chacun. Le héros de la nouvelle se sent double
et manque de perdre la raison.
En français comme dans d’autres langues, la
coexistence des deux mots « humour » et « ironie » pose
d’infinis problèmes à quiconque souhaite que chaque mot ait un sens et un seul.
L’étude de certains textes romantiques, comme ceux de Hoffmann, impose de
distinguer deux points à partir desquels peut s’exercer la moquerie. Souvent le
railleur est parfaitement assuré du système de valeurs grâce auquel il organise
le monde ; il sait où est le vrai ; il tourne sereinement en ridicule
quiconque respecte d’autres valeurs que les siennes. Une grande partie de la
satire et de la comédie classiques suppose cette manière de voir. Il peut aussi
arriver qu’un individu, jusque-là sûr de lui, ait l’occasion de remettre en
question, ou tout au moins de relativiser certaines des valeurs qu’il tenait
pour absolues.
Les romantiques allemands appelaient plus
volontiers « ironie » cette seconde attitude. Dans plus d’un conte ou
d’un roman, la moquerie du narrateur se retourne contre lui-même. Il apparaît
aux yeux du naïf réveillé que le monde pourrait être autre qu’il n’est.
C’est par le biais de cette maxime que le
fantastique peut se glisser dans un récit. Le personnage est mis en présence
d’un autre monde, et se trouve ainsi, sans perdre conscience de son être,
appartenir à deux univers différents. Il est double. Friedrich Schlegel dirait
qu’il se surpasse ainsi lui-même.
« Fantastique » dérive de
« fantaisie ». Il n’est pas indifférent que ce mot ait un sens assez
précis dans le domaine de la musique. Mozart, Schubert, Schumann ont écrit des
fantaisies, des compositions libres, souvent issues d’improvisations, et qui se
caractérisent par une grande instabilité du tempo et par une construction
constamment surprenante.
Au début du XXe siècle est apparue en
Russie une école critique que l’on appelle « formaliste ». Un des
textes majeurs de la pensée formaliste est le commentaire que Boris Eikhenbaum
a consacré à une nouvelle fantastique de Gogol, Le Manteau. Le critique
s’intéresse non pas à une interprétation synthétique qui donnerait la morale du
texte, mais à la juxtaposition des styles : le héros est un pauvre homme,
à la fois grotesque et profondément malheureux. « Comment est fait »
le texte ? Par le contraste entre le ton satirique et le ton sentimental.
Il n’est pas indifférent que la nouvelle, à la fin, glisse dans le
fantastique : le fantôme du pauvre héros hante les rues de Pétersbourg.
L’interprétation traditionnelle du Manteau subordonnait tout à la phrase
sentimentale qui débouche sur une morale dans la lignée de la comédie
émouvante.
« LES MOTS SONT DES CHOSES »
Il y aurait toute une étude à faire sur les
variations du mot « mystique »
(encore un mot international) tout au long du XIXe siècle.
Certes le mot, au début du siècle, est lié aux religions officielles. Des
écrivains romantiques peuvent rêver d’un christianisme épuré, libéré des
autorités cléricales et des interdits de type éthique ; l’image d’un Dieu,
même inaccessible, plane au-dessus de plus d’un poème.
Dans l’histoire des idées, l’échec généralisé des
mouvements révolutionnaires de 1848 marque un tournant extrêmement raide ;
les nouvelles générations sont attirées par les positivismes, les scientismes
et toutes les philosophies du fait. La description que fait Tourguéniev,
dans son roman Pères et fils, de la génération « nihiliste »
qui apparaît en Russie, pourrait être faite dans d’autres pays.[97] Mais
l’existence même d’un roman comme celui-là, qui, sous le couvert d’une intrigue
sentimentale plus que simple, propose une analyse sociologique que conduirait
tout aussi bien un article de revue, est un indice supplémentaire de la
transformation : la littérature est elle aussi soumise au discours sur le
fait, donc au journalisme. Et la poésie donne dans l’éloquence.
Pourquoi le mot « mystique »
apparaît-il chez quelques poètes longtemps condamnés à la marginalité, sous les
noms déconcertants de « pré-raphaélites »
ou de « symbolistes »?
A l’échelle de l’Europe, le mot
« symbolisme » pose plus d’un problème. Il n’existe qu’en France et
en Russie. Il n’est pas revendiqué par ceux qui sont aujourd’hui considérés
comme les inspirateurs du mouvement : Baudelaire, Mallarmé, Verlaine,
Rimbaud. Son étymologie en égare plus d’un.
Une particularité remarquable des Fleurs du
Mal est la brièveté de la plupart de ses poèmes. Le retour du sonnet,
depuis Wordsworth, Mieckiewicz, Nerval, va dans le même sens.
On observe, à la fin du XIXe siècle et
dans les premières décennies de XXe, une étonnante floraison
poétique. Dans certains milieux assez étroits, dont l’opinion est prise en
compte par le grand public, on procède à une réévaluation du passé ; des
auteurs jusqu’alors négligés semblent ouvrir des voies nouvelles. Shelley sort
de l’ombre relative où l’avait confiné son immoralisme supposé. De jeunes
poètes redécouvrent Blake, Hölderlin, Novalis, Tiouttchev,
Nerval. Après deux siècles de purgatoire, Góngora est
enfin pris au sérieux.
L’apparition du vers libre est un événement, qui
signe la fin des poétiques normatives. C’est en France surtout, qui a longtemps
respecté un code métrique d’une rigueur absurde, que la critique officielle et
le grand public renâclent devant des nouveautés qui paraissent choquantes. Les
mots « décadence » et « décadentisme » ont pu servir à
exprimer ce refus.
Autre phénomène d’importance : l’écho
qu’obtiennent dans toute l’Europe deux formules très simples, indéfiniment
répétées, celle de Verlaine
« De la musique avant toute chose »,», et celle de Mallarmé « Reprendre à la musique notre
bien ». L’interprétation n’en est pas simple.
Une première lecture, non tout à fait erronée,
consisterait à rappeler l’importance qu’a prise la chanson populaire aux yeux
de certains novateurs, en relation avec un intérêt de plusieurs compositeurs
pour la tradition nationale. Il n’est pas étonnant que Manuel de Falla ait
apprécié Federico García Lorca.
Il est difficile d’envisager le mouvement
symboliste sans tenir compte d’un phénomène européen qui a touché un très large
public : le difficile succès de Richard Wagner. Les traits romantiques de
cette œuvre sont incontestables, depuis le goût du Moyen Âge jusqu’à l’idée que
la musique parle : l’idée du leitmotiv a frappé Baudelaire. Nietzsche,
dans Le Cas Wagner, insiste sur ce qu’a d’encore inconnu la composition
de Wagner, qui procède moins par grands ensembles que par juxtaposition de
détails. Pour l’analyse de ce fait, il emploie le mot « décadence »
en en déplaçant le sens.
« Par quoi toute décadence
littéraire est-elle caractérisée ? Par le fait que la vie ne
réside plus dans l’ensemble. Le mot devient souverain et fait un saut hors de
la phrase, la phrase grossit et obscurcit le sens de la page, la page prend vie
au dépens de l’ensemble, — l’ensemble n’est plus un ensemble. »
La justesse des idées exprimées, la clarté de la
formulation n’apparaissent plus comme le premier objectif de qui écrit des
poèmes. Ce qui ressort de l’expérience symboliste est la claire conscience du
matériau dont se sert la poésie, les mots de la langue et leur syntaxe, jointe
à un sens plus éclairé de la forme, qui est disposition du matériau, et non
d’abord moyen de communiquer le message.
Victor Hugo, dans deux longs poèmes où il met en
parallèle la révolution politique de 1789 et la révolution poétique qu’il a
lui-même menée,[98]
en vient à écrire : « Les mots sont des choses », après avoir
proclamé que :
le mot, qu’on le sache, est un être vivant.
D’autres, après lui, ont médité sur ces phrases,
et ont pu s’en servir pour se comprendre à quel point est étroite la théorie
naïve selon laquelle les idées, apparues les premières, cherchent ensuite des
mots pour s’incarner.
Presque en même temps que l’obligation de
régularité disparaît le souci de construire rhétoriquement, selon un
développement conforme à des modèles oratoires. On observe un intérêt accru
pour des techniques de composition qui s’apparentent à la fantaisie musicale,
aux variations sur thème donné, ou encore aux jeux de collages que pratiquent
certains peintres. L’exemple le plus fameux est sans doute The Waste Land,
de T.S.Eliot, qui juxtapose des fragments empruntés à
diverses langues, à divers niveaux de langue, à divers décors. Le poème est
dédié à Ezra Pound, qui a poursuivi dans la même voie, avec plus d’audace
encore.[99]
L’énumération de quelques titres suffirait à
montrer qu’il existe mille façons de joindre les mots : Le Marteau sans
maître, de René Char ; Door into the Dark, (Porte vers le noir.
1969), de Seamus Heaney, Lichtzwang,
(Contrainte de lumière) de Paul Celan, Το
φωτόδεντρο
και η δέκατη
τέταρτη ομορφιά, (L’arbre
de lumière et la quatorzième beauté.1972) d’Odysseas Elytis.
D’autres titres sont une invitation à explorer la
polysémie d’un mot, comme Amers, de Saint-John Perse.
C’est d’abord sur l’infinie richesse des mots et
de leurs possibles rencontres que repose la fameuse phrase d’André
Breton :
« Ce n’est pas la crainte de la folie qui
nous forcera à mettre en berne le drapeau de l’imagination. »
POLYPHONIES
On pourrait méditer à l’infini sur une
invraisemblable coïncidence qui s’est produite au cours de l’année 1868.
Un jeune poète qui a déjà fait ses preuves écrit,
au prix d’un long travail, un poème dont, finalement, le sens n’est pas
évident : « le sens, s’il en a un, (mais je me consolerais
aisément du contraire grâce à la dose de poésie qu’il renferme, ce me semble)
est évoqué par un mirage interne des mots mêmes. » Une formidable
concentration des comparaisons, selon des techniques traditionnelles poussées à
l’extrême, a peut-être fait s’évanouir le sujet même du sonnet, pour le
transformer en ce que peintres et musiciens appellent un « motif ».
Quelques mois après, un romancier connu, achevant
un roman dont il a déjà publié, en revue, la plus grande partie, avertit son
public qu’il s’estime désormais incapable d’expliquer les événements,
évidemment fictifs, qu’il entreprend de raconter. « Cet avertissement de
notre part doit paraître très étrange et très obscur au lecteur : comment
raconter quelque chose qu’on ne comprend pas clairement et sur quoi on n’a pas
d’opinion personnelle. » Pour avoir trop bien suivi le principe réaliste
de l’analyse poussée à l’extrême, pour avoir prétendu tout dire, le romancier
s’est perdu.
Mallarmé ignore Dostoïevski, et réciproquement.
Pourquoi la crise du roman est-elle contemporaine de la crise du poème ?
Il ne faut pas s’y tromper : crise ne
signifie pas rupture. On continue à publier des romans à l’ancienne, qui
suscitent l’admiration.[100] Par le
biais d’expressions comme « roman de formation », on donne une
interprétation rassurante d’œuvres « incalculables. »
Paul Claudel, un poète, Marcel Proust, un
romancier, d’autres encore, comprennent que, chez Dostoïevski, l’analyse
psychologique est, littéralement, interminable, que le caractère des
personnages se brouille, échappe, se perd. On parle à son propos de « roman
polyphonique ». On parle aussi de « réalisme mystique »,mais ce
n’est pas à un dogme religieux qu’on
fait allusion. C’est à la nécessité d’admettre que le monde est multiple, comme
est multiple le personnage. La leçon sera entendue par des poètes et des
romanciers.
Dostoïevski fait partie des romanciers qui ont
expérimenté ce qu’on appelle « monologue intérieur ».[101] Le
monologue intérieur, dont James Joyce et Virginia Woolf ont laissé de superbes
exemples, semble représenter le comble du réalisme, puisqu’il est censé
reproduire le fonctionnement réel de la pensée subconsciente. Il faut
reconnaître qu’il offre un prétexte merveilleux à la construction combinatoire
la plus folle.
Une autre manière de faire exister, dans le
roman, la multiplicité irréductible s’est théorisée avec des métaphores
musicales. Point Counter Point (Contrepoint. 1928) d’Aldous
Huxley, Les Faux-Monnayeurs (1926) d’André Gide invoquent Jean-Sébastien
Bach.
On observe donc, çà et là, l’apparition de
recherches nouvelles, de techniques inédites. Mais on aurait du mal à
distinguer des écoles qui obéiraient chacune à ses règles propres.
Certes on assiste à une multiplication des
« -ismes »,[102] des
cénacles, des manifestes. Mais il est rare que le phénomène ne se dilue pas
assez rapidement. Seul, peut-être, le surréalisme a laissé d’importantes traces
dans nombre de pays européens, et même dans d’autres continents, mais c’est au
prix d’une évolution tempétueuse et d’innombrables exclusions.
Le domaine de la littérature européenne s’est
élargi. C’est d’une littérature mondiale, la « Weltliteratur »
dont rêvait Goethe, qu’il convient désormais de parler.
Au début du XXe siècle, le domaine
d’une littérature européenne considérée comme pourvue d’une unité culturelle
s’est élargi jusqu’à contenir la Russie. Le mouvement amorcé vers l’An Mille a
connu des directions diverses. S’il est possible de penser que les transferts culturels
se sont d’abord réalisés à partir des pays de langue romane, le romantisme
pourrait être interprété comme comportant une inversion du sens. En fait les
transferts se font désormais dans toutes les directions.
Les limites de l’Europe sont franchies de
différentes manières.
D’abord, depuis le XVIe siècle, des
langues européennes sont parlées sur d’autres continents : l’anglais,
l’espagnol, le français, le portugais. Elle donnent lieu à des littératures
dont l’originalité est sensible. La lecture de William Faulkner et Gabriel
García Marquez, pour ne citer que ces noms-là, a laissé ses traces sur des
œuvres écrites en Europe.
Depuis assez longtemps, l’Europe a découvert des
traditions littéraires tout à fait étrangères à ses habitudes, par exemple la
poésie chinoise ou la poésie persane. Des traductions ont été publiées en grand
nombre. L’adaptation des quatrains d’Omar Khayyam par Edward Fitzgerald (1858)
a suscité un immense intérêt et peut-être joué un rôle, autant que la vogue du
haiku japonais, dans le culte de la brièveté.
D’autre part, des littératures qui ne s’étaient
guère renouvelées depuis des siècles redeviennent soudain vivantes, en prenant
en compte l’existence de formes occidentales.
Le
prix Nobel, décerné pour la première fois en 1901, reflète sans trop la gauchir
l’évolution rapide qui mène à l’idée d’une littérature mondiale. Quelques
exemples en témoignent : 1913, le poète bengali Rabindranath Tagore ;
1936, le dramaturge américain Eugène O’Neill ; 1949, le romancier
américain William Faulkner ; 1968, le romancier japonais Yasunari
Kawabata ; 1982, le romancier colombien Gabriel García Márquez ; 1988,
le romancier égyptien Naguib Mahfouz ; 1993, l’écrivaine américaine Toni
Morrison.
Un
seul exemple pourrait suffire pour montrer à quel point les frontières ont été
remises en cause : le roman La Chouette aveugle, de Sadegh Hedâyat,
traduit du persan en 1953, est d’emblée considéré par la critique, et par André
Breton lui-même, comme un texte majeur du surréalisme. Mais Sadegh Hedâyat n’a
jamais fait partie du groupe surréaliste.
Sur
la liste des lauréats, on regrette plus d’une absence. On n’y trouve ni Proust,
ni Kafka, ni Virginia Woolf, ni Anne Hébert.
« Rien
n’est parfait ».
Il vaut mieux ne pas le dire et se contenter de
réciter, parmi les dons que l’Europe a offerts au monde, ces vers de
Shakespeare qu’ont cités des dizaines d’écrivains :
There are more things
in heaven and earth,
Horatio,
Than are dreamt of in your philosophy. [103]
REMARQUES
Le
petit essai qui précède est un résumé d’un livre que j’ai publié en 1996,
chez Belin, et qui est aujourd’hui épuisé.
Etant
donné la brièveté du texte, il n’était pas question de nommer tous les
écrivains qui appartiennent au panthéon de la littérature occidentale. Je n’ai
évoqué ni Malherbe, ni Tchékhov, ni Eça de Queirós, ni… Je pouvais tout au plus
esquisser l’histoire des formes, des genres, des transferts, des décalages, des
ruptures. L’essentiel était d’interroger la terminologie. Les auteurs
interviennent à titre d’exemple pour illustrer des notions relativement
abstraites.
L’histoire
de la littérature ne se confond pas avec l’histoire des idées. Je n’ai pas
cherché à écrire une histoire des idées.
Le
domaine commun aux deux disciplines est assez étroit. Sa définition suppose une
recherche sur ce que les formalistes ont appelé « la littérarité de la
littérature ». Cette recherche a commencé il y a un siècle ; elle est
toujours in progress.
[1] On note que les deux phrases ont la même structure syntaxique, avec une inversion dans l’ordre des mots.
Elles ont à peu près le même sens. Ce procédé qu’on appelle « parallélisme » et est fréquemment employé dans la poésie biblique.
[2] Pour que tes serviteurs puissent chanter à gorge déployée les merveilles de tes actions, absous le crime de leur lèvre souillée, ô saint Jean.
[3] Notamment grâce aux compositeurs (Mozart, Verdi...) qui ont mis en musique, sous le nom de Requiem, le rituel de la messe des morts.
[5] C’est peut-être pourquoi, à côté des poèmes en latin, on y trouve des textes en allemand, ou des vers allemands et français dans des poèmes latins. Le compositeur Carl Orff (1895-1982) a inventé de nouvelles mélodies pour vingt-six de ces poèmes.
[6] Le livre a été imprimé à Nuremberg en 1493 en latin et en allemand.
[7]
Exemple d’assonance : vasselage, diables,
ansguarde (avant-garde) (Chanson de Roland. Laisse 58)
[8] « Païen » figure régulièrement dans le texte des chansons de geste. Les poètes ne savent pas que les musulmans sont strictement monothéistes ; ils leur supposent des dieux multiples.
[9] Le mot espagnol « romance » est masculin. Il désigne des textes brefs, assonancés, pourvus de mélodies. Ne pas le confondre avec le mot français ou avec le mot anglais, qui ont des sens assez différents. Le mot français est féminin.
[10] Le manuscrit date des environs de l’an mille. Le texte peut avoir été composé bien plus tôt.
[11] Ce poème daterait du début du 9e siècle.
[12] Recueil de poèmes anciens, compilé au 13e siècle. Le héros y porte le nom de Sigurd. Il ne faut pas confondre l’Edda poétique, et l’Edda en prose, qui est un traité de mythologie.
[13] Texte allemand en prose, qui date également du 13e siècle.
[14] Maintenant conseillez-moi, seigneurs, / Vous qui avez savoir et bon sens ;/ Une dame m’a donné son amour,/ que j’ai longuement aimée./ Mais aujourd’hui je sais sûrement/ Qu’elle a en secret un autre ami,/ Jamais d’un tel compagnon/ La compagnie ne m’a été aussi pénible. — Elargi, le schéma AA’B est celui du sonnet : deux quatrains suivis d’un sixain.
[15] Jaufré Rudel, qui s’est servi de la voile et de la rame pour chercher sa propre mort.
[16] 1343-1400. Auteur des Contes de Canterbury et de La Légende des femmes vertueuses
[17] Dans chacun des tercets le vers 2 rime avec les vers 1 et 3 du tercet suivant.
[18] Des Dames de renom. C’est le titre de la traduction française qui est publiée en 1551. Nous dirions plutôt : les femmes célèbres.
[19] La Légende des femmes vertueuses (The Legend of Good Women)
[20] Ces textes ont joué un rôle dans la critique du Roman de la Rose et de sa misogynie.
[21] Publiés en 1665, 1666 et 1671.
[22] A l’époque romantique, Keats a adapté la nouvelle IV,5 sous le titre de « Isabella or the pot of basil » (Isabella ou le pot de basilic) ; à partir de la nouvelle X,7, Musset a composé sa comédie Carmosine. Dans l’original, les nouvelles n’ont pas de titre.
[23] Dans les langues d’aujourd’hui, l’anglais « novel » et l’espagnol « novela » désignent ce qu’on appelle en allemand « Roman », en français « roman », en italien « romanzo ». Le français « nouvelle » correspond à peu près à « short story ».
[24]
Publié en 1919, le livre de Johan
Huizinga qui porte dans la traduction française le titre de Le Déclin du
Moyen Âge s’appelle, dans l’original néerlandais Herfsttij der middeleeuwen, c’est-à-dire « L’automne du Moyen
Âge ». Il traite surtout de littérature française.
[25] L’Allemagne du sud et l’archiduché d’Autriche demeurent fidèles à l’Eglise romaine. L’archiduc d’Autriche est presque systématiquement élu empereur du Saint-Empire romain-germanique.
[26] Qui propose non pas deux quatrains suivis de deux sonnets (forme AA’B) mais trois quatrains suivis d’un distique.
[27] Seul
Ronsard a repris le schéma du voyage d’Enée : il voulait raconter comment
le Troyen Francus avait fondé le royaume de France, comme Enée était à
l’origine de la ville de Rome. Mais il a
renoncé à terminer sa Franciade.
[28] On écrit en France Camoens ; il faudrait prononcer « Camonche ».
[29] « Lusitanie » est le nom antique du Portugal.
[30] Que les Français appellent « Le Tasse ».
[31] La Poétique d’Aristote est, en fait, une théorie du récit appliquée à l’épopée et à la tragédie. Elle stipule que tout récit doit être organisé comme une unité subordonnée au dénouement.
[32] « Dunce » signifie « stupide, imbécile ». Le suffixe « -ad » se trouve à la fin de « Iliade ». « The Dunciad » pourrait se traduire par « L’Epopée des imbéciles ».
[33]« Of Mans First Disobedience,[…] Sing, Heav'nly Muse » (« Chante, Muse céleste, la première rébellion de l’homme »)
[34] Liste des livres dont la lecture est interdite par l’Eglise.
[35] « Je chante une jeune fille de Provence. » Frédéric Mistral. Mireio. (Mireille).1859
[36] « Humble écolier du grand Homère ».
[37] « Seigneur Dieu de ma patrie, qui naquis parmi les pâtres ».
[38] Berger infortuné.— Le livre, publié en 1559, est très vite traduit en français en allemand, en anglais et en français.
[39] La dernière réédition, avant les
éditions savantes du 20e
siècle, date de 1733. Elle comporte des coupures.
[40] Sannazaro a fait partie de l’ Accademia Pontaniana, fondée en 1458.
[41] C’est ce que pense Rabelais : « et que tu formes ton stille, quand à la Grecque, à l’imitation de Platon, quand à la Latine, à Ciceron. » (Lisez « style », « quant »)
[42] Les mots « classique » et « classicisme » nous servent à désigner la période qui couvre le XVIIe siècle et une grande partie du XVIIIe. Ils apparaissent ou prennent un sens nouveau dans les dernières années de ce XVIIIe siècle. C’est alors seulement qu’ils utilisés pour qualifier des écrivains, comme Chénier ou Goethe. Racine n’a jamais su qu’il était classique.
[43]
Ce qui, dans l’anglais de ce temps-là, veut dire « paysan »,
« rustre », « péquenot ». Voir le dernier acte de Hamlet.
[44] C’est le sens primitif de l’expression « commedia dell’arte ».
[45] Joué dans une traduction italienne ; les chœurs chantaient une musique à plusieurs voix, composée par Andrea Gabrieli.
[46] La reine Sophonisbe intéressait déjà Pétrarque. Elle figure dans le livre de Boccace sur les femmes célèbres.
[47] L’action se déroule à Troie, avant que la guerre ne commence. Histoire d’une négociation qui n’aboutit pas.
[48] Le Menteur s’appuie sur La verdad sospechosa (La vérité suspecte) de Juan Ruiz de Alarcón ; La Suite du Menteur, sur Amar sin saber a quién (Aimer sans savoir qui) de Lope de Vega.
[49] Lo fingido verdadero (Il fait semblant, et dit vrai)
[50] L’ Historia Von D. Johann Fausten / dem weitbeschreyten Zauberer vnnd Schwartzkünstler (Histoire du docteur Johann Faust, le célèbre magicien et nécromant) a été publiée à Francfort en 1587. Une traduction française a paru en 1603.
[51] Bien que le mot soit d’origine italienne, il n’est pas utilisé dans cette langue avec le sens qu’il a en français. « Opera » signifie « œuvre ». Pour désigner la forme musicale, les italiens se sont servis de périphrases : « favola in musica », « tragedia in musica »…
[52] Tout
pour l’amour, ou comment on peut
perdre superbement l’univers.
[53]
Les romans de Madeleine de Scudéry sont souvent qualifiés de « romans
précieux ». La « préciosité » est un sanctuaire de la « pointe ».
Voir, de Molière, Les Précieuses ridicules.
[54] « Le beau ténébreux » est un pseudonyme qu’utilise Amadis à un moment où il est contraint de disparaître. Les locuteurs français d’aujourd’hui peuvent employer l’expression et ignorer l’existence du roman.
[55] Histoire de la vie de l'escroc, appelé Don Pablos ; modèle de vagabonds, miroir des grippe-sous. Le premier traducteur français semble avoir pris « buscón » pour un nom propre : L’Aventurier Buscon, histoire facétieuse (1633).
[56] Connu également comme poète et dramaturge.
[57] Titre aujourd’hui usuel ; le titre original est Der Abentheuerliche Simplicissimus Teutsch, c’est-à-dire L’Aventurier Simplicissimus, en allemand.
[58] Le célèbre auteur de Robinson Crusoé.
[59] Première partie, chapitre VI,
[60] La razon de la sinrazon que á mi razón se hace, de tal manera mi razon enflaquece, que con razon me quejo de la vuestra fermosura.
[61] Qui a longtemps vécu en France, où on l’appelait le Cavalier Marin.
[62] Plusieurs ouvrages de Gracián, notamment El Criticón (L’homme détrompé)ont été traduits en français quelques années après leur publication. Ce n’est pas le cas de l’Agudeza, ouvrage très technique.
[63]
Je suis venue presque sans vie/ Et sans âme,
pauvre de moi ! / A mon père qui m’a parlé/ Par la bouche de sa blessure./
La mort, qui fut cruelle,/ L’a privé du discours/ Et a écrit sur ce papier/Avec
du sang mon devoir.
[64] « De morts vivantes, de chères blessures, de jolies tempêtes et de feux glacés » (Astrophel and Stella, sonnet 6),
[65] Espérer, désespérer. La déduction menée tout au long du sonnet amène à traiter deux mots de sens contraire comme s’ils avaient le même sens.
[66] Nous dirions « gags ».
[67] Boileau, La Bruyère, Fénelon, Voltaire, La Harpe… Tous d’accord pour admirer Molière tout en regrettant que son style manque d’élégance. S’il était moins grossier, il surpasserait Térence.
[68]
La pièce est une adaptation du Misanthrope.
[69] On découvre, par hasard, qu’une jeune fille inconnue dont on se méfie est en réalité la fille d’un homme respectable. C’est le cas dans L’Avare, dans Le Glorieux.
[70] Publié en 1774, traduit en allemand (1776), en français (1818). Le nom du héros est un nom parlant ; il suggère que le personnage a une grande expérience de la vie. Le livre est proche de ce qu’on appelle « Bildungsroman » ou « roman d’éducation ».
[71] Shakespeare a mis Obéron en scène dans Le songe d’une nuit d’été . Et Wieland a traduit Shakespeare.
[72]
Non sans raison. Le poème commence ainsi : « Noch einmahl sattelt mir
den Hippogryfen, ihr Musen,/
Zum Ritt ins alte romantische Land! » (Une fois encore, Muses, sellez pour
moi l’hippogriphe, / afin que j’aille galoper dans le vieux pays des romans).
Mais que signifiait exactement « romantisch » en allemand, à la fin
du XVIIIe siècle ?
[73] Traduction beaucoup moins inexacte qu’on ne l’a dit. Cette traduction sera elle-même traduite en différentes langues.
[74] Comme le Micromégas de Voltaire.
[75] Première édition en 1775, sous le titre Alte Volkslieder (Chansons populaires anciennes) ; le titre Stimmen der Völker in Liedern est celui de l’édition définitive (1807).
[76]En grec μῦθος. En latin mythus.
[77] C’est la Grèce, mais non plus la Grèce vivante ».
[78] Goethe pour son Faust tenait à ce mot, « tragédie » (Tragödie), alors qu’il y foule aux pieds toutes les règles de la tragédie classique.
[79] La nuit de la sainte Gauburge, c’est-à-dire, la nuit du 30 avril au 1er mai, omniprésente dans les folklores de l’Europe du Nord.
[80] La traduction anglaise de A. S. Kline est-elle plus explicite ? « Woman, eternal,/Beckons us on. » Elle a au moins le mérite de jeter un doute sur cet « Eternel féminin », qui ne correspond pas tout à fait à la construction syntaxique de l’allemand. Il est vrai qu’ un tour comme « Ce qui éternellement est féminin » serait difficile à manier.
[81] Une Aventure fabuleuse qui est arrivée un voyageur enthousiaste.
[82] « Et pourquoi des poètes en un temps de misère ? » Hölderlin, Brot und Wein (Pain et vin), poème écrit vers1801.
[83] Nom de plume de Johann Paul Friedrich Richter (1763 – 1825).
[85] Ce récit est dit avoir été réalisé par Homère dans le Margitès, un poème dont il ne reste que de minuscules fragments.
[86] Clarissa, or, the History of a Young Lady. Pamela, or Virtue rewarded . — Fielding écrit une Shamela. « Shame » signifie « honte ». Or le personnage de Paméla est la vertu même. — Goldoni a porté Pamela à la scène (1750)
[87] Omne tulit punctum, qui miscuit utile dulci (ll a tout gagné, celui qui a mêlé l'utile à l'agréable). Horace, Art poétique, vers 343
[88] La trilogie raconte l’histoire militaire de la Pologne à la fin du XVIIe siècle : Par le fer et par le feu (Ogniem i mieczem) 1884 ; Le Déluge (Potop) 1886 ; Messire Wolodowski (Pan Wołodyjowski) 1888.
[89] Auteur
d’un drame, Don Álvaro o la Fuerza del Sino (Don Álvaro ou la
Force du Destin.1835) que Verdi a
adapté dans son opéra La Forza del Destino, créé en 1862 à
Saint-Pétersbourg.
[90] Pouchkine écrit, en 1836 : « Romantisme, mot jusqu’ici non défini, mais mot magique. »
[91] Il s’est répandu un « style troubadour », facilement niais. Mais les vrais textes sont réédités. Choix des poésies originales des troubadours, 6 vol., 1816-1821
[92] Ami de Novalis, auteur du roman Lucinda. Il emploie largement le mot « romantisch ». Accessoirement frère de August von Schlegel, avec qui il est brouillé.
[93] On peut noter que les Fragments de Novalis n’ont été traduits en français qu’à l’époque symboliste, par Maurice Maeterlinck.
[94] Donc neuf ans avant la traduction de Baudelaire. La première traduction allemande date de 1854 ; la première traduction russe, de 1857. La toute jeune littérature américaine acquiert droit de cité en Europe.
[95] Qui, pour son propre compte, ne croyait guère au surnaturel.
[96] La terminologie n’est pas fixée. Certains auteurs réservent le mot « fantastique » aux cas où il y a hésitation . Mais Gautier a bien intitulé sa nouvelle : « nouvelle fantastique ».
[97] Tourguéniev se considérait comme un européen. Ses romans sont traduits en français et en allemand peu après leur publication en russe.
[98] Réponse à un acte d’accusation et Suite, dans le recueil Les Contemplations.
[99] La dédicace est ainsi rédigée : For Ezra Pound il miglior fabbro.Les mots italiens sont une citation de Dante (Purgatoire 26) qui désignent le troubadour Arnaut Daniel.
[100] Qui nommer ? Tolstoï ? Thomas Mann ? Giovanni Verga ? Sigrid Unset ? Roger Martin du Gard ?
[101] Notamment dans le bref roman intitulé La Douce(Кроткая).
[102] Le mot a été lancé, en 1931, par l’essayiste espagnol Ramón Gomez de la Serna.
[103] Il y a plus de choses au ciel et sur la terre, Horatio,
Qu’il n’en est rêvé dans votre philosophie. Hamlet (I,5).